11 décembre 2009
Emile XVI
D'un naturel paresseux secondé par une rouerie agile, Giscard, sitôt rentré de l'armée, chercha le moyen de se placer. Sa famille, vivant de paysannerie, accueillit avec soulagement son retour comme celui d'une paire de bras supplémentaire. Mais plutôt que du soin des travaux agraires, il prit celui de s'acheter avec ses maigres économies une chemise neuve, avec laquelle il allait faire l'important en ville à la première occasion. Les jours de marché, il buvait le pécule que lui confiait son père, rentrait saoûl, le menaçant du poing lorsque celui-ci lui adressait des reproches.
Au village il prenait part à toutes les conversations et montrait un goût particulier pour les racontars qu'il retenait, mettait en relation les uns aux autres, se formant ainsi une image bien à lui des rapports humains dans la petite communauté. Il vint par la force des choses à entendre les histoires qui couraient autour des Delborn, dont la fille ne lui sembla pas le moins du monde inaccessible. N'étant pas si mal fait de sa personne et s'imaginant fin connaisseur de l'âme féminine, il entreprit de faire la cour à Bénédicte. Il escomptait entrer par ce biais dans la famille et profiter de sa nouvelle condition de bourgeois, se voyait déjà assis à un bureau cossu, administrant avec brio les finances de son épouse.
Il se présenta donc à Bénédicte avec une brusquerie improbable, convaincu de la réussite inévitable de son entreprise. La jeune femme n'eut pas assez d'allant pour lui opposer un refus, ce qui fut compris comme un oui pusillanime.
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26 novembre 2009
Emile XV
Bénédicte Delborn fit une jeune femme frêle, à la beauté diaphane. Sa nature indolente était proverbiale et elle semblait souvent étrangère à son propre devenir. Parvenue à l'âge nubile et jusque tard dans l'âge adulte, elle ne fut que rarement courtisée par des jeunes hommes qui l'estimaient presque trop fragile pour s'adonner aux jeux de la séduction. Cependant, les mieux nés des fils de Villemur louaient entre eux l'alliance de sa beauté et de sa discrétion ; certains allèrent même jusqu'à composer des odes à son visage d'ivoire. Telle une apparition d'un autre âge, on la contemplait sans oser l'approcher. Plus tard, quelques prétendants timorés se heurtèrent à sa totale absence de malice, ne parvenant pas à la faire entrer dans leurs vues en matière de mariage.
Gisèle restait indifférente à ces sujets, se contentant de vivre aux côtés de sa fille dans une routine immuable. L'esprit tranquille, elle occupait désormais ce temps interminable qui va de la maturité à la vieillesse avec volupté, trouvant là l'exacte impression de vivre ce pour quoi elle avait été engendrée.
Tout Villemur s'étonna donc lorsque fut annoncé le mariage de Bénédicte avec un certain François Giscard, un jeune bon à rien tout juste revenu de son service militaire en Algérie, où il avait appris à boire et à tirer au flanc, plus qu'à servir. Sa grande gueule et ses épaules carrées lui avaient permis d'atteindre au grade peu glorieux de caporal, par lequel il se présentait toujours plusieurs années après son service. À son retour de la guerre, il parlait avec une telle fatuité et montrait un tempérament si autoritaire qu'il fut rapidement connu sous le nom de Capo. Sa haute silhouette ventrue arpentait les bistrots à la manière d'un soldat en campagne, le menton haut et les pommettes empourprées, la peau distendue par l'habitude de l'alcool.
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17 novembre 2009
Emile XIV
Jean-Pierre Delborn n'était pas dévoré par l'ambition. Une fois l'affaire en sa possession, il lui apparut que tous les plaisirs d'une vie bourgeoise lui étaient accessibles. Il ne lui restait qu'à régler son mariage avec une femme de sa condition, qui saurait rester à sa place et profiter des largesses qu'un honnête homme avait à offrir. Lui n'aurait plus qu'à se rendre chaque jour au magasin et à conduire ses affaires avec le concours de cette sagesse qui l'avait emmené jusque là.

Ses aspirations à une vie réglée et à un ménage paisible trouvèrent à s'incarner parmi les membres d'une famille dont le père tenait une boucherie dans le quartier de l'église. Peu enclins à exposer leur réussite, les Feuchot vivaient avec un sens de la retenue tout paysan qui ravissait Jean-Pierre.
Éliane, leur fille cadette était peu convoitée. Sa figure toute en rondeurs portait deux grands yeux inexpressifs, d'un brun tiède qui laissait paraître un naturel ingénu. Elle avait hérité de son père un corps épais, robuste, dont elle aimait faire jouer les muscles lorsqu'elle battait le linge. Ses épaules franches, ses courbes pleines étaient celles d'une femme dynamique. Elle rêvait peu, lisait des romans en passant par dessus les intrigues et les passions sans éprouver la moindre empathie. Sa grâce était celle d'un être qui possède tout ce que son imagination peut concevoir, et qui n'attend rien de concret sinon la promesse d'un destin bienheureux. Il y avait un peu de mépris dans son entourage, pour l'esprit tellement peuple qui animait cette jeune bourgeoise. Mais on la traitait le plus souvent amicalement, et l'on appréciait son naturel débonnaire, si bien que tout le monde se réjouit de son mariage avec Delborn, un paysan à peine dégrossi qui n'irait pas chercher midi à quatorze heures et lui assurerait une existence agréable.
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19 octobre 2009
Emile XIII
Les années aidant, Jean-Pierre se conforta dans l'idée que l'affaire lui revenait de droit. Il en assumait désormais les principales responsabilités. Cependant, tandis qu'il voyait vieillir Anatole, la question de l'héritage prochain le tourmentait. Il ne dormait plus, tant l'idée de devoir partager cette manne qu'il avait tant contribué à entretenir lui crevait le coeur.
Il chercha donc un moyen de se débarrasser de l'ombre portée par la seule existence de sa soeur sur le bien qu'il chérissait plus que tout autre. Il se mit en devoir d'amener Anatole à se rendre à son jugement par des entretiens savamment biaisés. Profitant de l'état de santé déclinant de son père, il lui fit entrevoir les dangers que courait tout patrimoine abandonné à des mains inexpérimentées. Les temps étaient durs, et la conservation des biens exigeait que l'on agisse en dehors de tout sentimentalisme, afin de ne pas risquer le morcellement des richesses si durement acquises. Ces propos trouvèrent en Anatole un écho favorable; son sang, l'histoire de sa fortune, donnaient raison à son fils. Jean-Pierre fit si bien que le vieillard eut l'impression d'avoir été inspiré par sa seule expérience lors qu'il décida de céder son magasin à son aîné avant l'heure.
À l'âge de vingt sept ans, Jean-Pierre Delborn devint propriétaire de l'une des plus florissantes affaires de la ville. Il prit alors le parti de quitter la demeure familiale. Il prit femme et acquit une maison. Il passerait des années sans visiter sa mère et était désormais tout à fait étranger au devenir de Bénédicte. Enfin, il relégua son père à des tâches subalternes dont ce dernier s'acquittait tant bien que mal; perdu dans ses pensées, il ne s'apercevait pas de l'ingratitude que lui témoignait Jean-Pierre. À cette époque, on entendit jaser au sujet de l'irrespect des fils pour leurs pères, on plaignit Anatole de s'être laissé berner de la sorte.
Par la suite, on le vit peu à peu s'effacer de la vie du magasin, se racornir lentement dans un recoin, appuyé sur le manche de son balai. Finalement , plus personne ne se souvint de ce vieillard aussi rabougri que ses ambitions passées, mortes dans l'oeuf. Il mourut dans l'oubli général soixante neuf ans après sa naissance, repensant avec nostalgie à cette ferme qui l'avait vu grandir et où il n'était plus retourné.
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05 octobre 2009
Emile XII
Jean-Pierre grandit en un gaillard aux appétits transmués par la mollesse héritée de sa mère en une nervositée lente et courbée. Il gardait de son ascendance paysanne un tempérament calculateur qui s'exprimait avec de moins en moins de véhémence, préférant arrondir les angles plutôt que de bousculer, ce que certains prenaient pour une sorte de sournoiserie d'apothicaire. Il cultivait l'amour des petits vices auxquels l'enfant bourgeois qu'il était avait droit, et il se préoccupa très tôt des moyens mis à sa disposition pour les satisfaire toujours. Assidu à l'école, il quitta celle-ci dès lors que son instruction lui apparut suffisante à faire de lui un commerçant et un gestionnaire efficace. Il était en outre peiné de devoir laisser la boutique des jours entiers entre les mains de ce père qu'il découvrait amoindri.

Derrière son comptoir, Anatole passait son temps à se faire raconter les dernières nouvelles des campagnes et à rêver de sa ferme, si bien qu'il en négligeait le soin de vendre des broutilles ou de recouvrer les impayés de certains clients. Jean-Pierre, économe, avide de clarté dans les comptes, avait appris l'art de pousser les mauvais payeurs à régler leurs dettes. En paysan conscient à la fois de ses faiblesses et de l'impérieuse nécessité de ne pas dilapider le capital né de son héritage, Anatole laissait faire l'enfant qui prit ainsi pied à pied l'autorité sur son père.
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16 septembre 2009
Emile XI
Delborn regagnait l'estime qu'au fond ses concitoyens ne lui avaient jamais enlevée. Sans doute eut-il fait un politicien, et l'on s'attendait à le voir siéger au conseil municipal, lorsqu'il subit une attaque cardiaque. Bien qu'il n'en mourut pas, il perdit beaucoup de son allant à la suite de l'accident. On ne le voyait plus en ville que le dimanche, voûté sur une canne devant l'église, en colosse brisé. Il ne sortait plus guère de son magasin, où sa voix maintenant basse n'était plus que le lointain écho de celle qu'on lui avait connu. Cerné par les soins de sa femme Gisèle, il sembla passer de l'âge d'homme à celui de vieillard en quelques mois.
La pauvre femme n'ayant eu comme éducation que des jeux de poupées, des manières sophistiquées, là où il aurait été nécessaire de faire preuve de la force de caractère d'une paysanne, ne sut qu'empirer les maux de son mari en l'empêchant de sortir le plus souvent possible, le cloîtrant dans le salon trop chauffé qu'elle avait aménagé en salle de repos. Toutefois, il y eut un second enfant, une fille qui, née dans ces circonstances où le tempérament d'Anatole s'effaçait presque complètement, porta l'empreinte du caractère de Gisèle presque à l'identique. Frêle, dès son plus jeune âge emportée dans de longues méditations mélancoliques, elle poussa à la manière d'une plante qui porte en ses bourgeons tous les caractères de l'arbre adulte.
Jean-Pierre, chez qui la molesse de la mère avait déjà arrondi les emportements du père, resta profondément marqué par ce changement chez l'homme qui l'avait engendré. Toujours il garderait de cette expérience l'attitude voûtée d'un homme qui s'attend à subir à tout instant les assauts du destin. Il se distingua cependant très tôt par ses aptitudes et son goût pour le commerce, on le voyait courir au magasin dès la sortie de l'école. Il ne s'attardait guère à jouer avec les enfants du village, et dès ses douze ans, les traits du plus grand sérieux avaient empreint son visage épais.
L'on vécut dans ce ménage durant quinze ans sous la conduite de Gisèle, toujours plus rêveuse, presque absente à elle-même et à l'attention inexistante, à peine tempérée par les velléités de son mari, qui devint un père caressant, le regard attendri par les niaiseries de ses enfants. Le foyer fut parti à vau-l'eau sans la présence des servantes qui se succédaient sans cesse, toujours mises à la porte pour des broutilles. On lassait, voilà tout.
Le père et son fils ne s'attardaient que peu à considérer cet état de fait, et pensaient constamment à leur affaire, si bien que Jean-Pierre grandit à côté de sa soeur Bénédicte sans être amené à la connaître.
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01 septembre 2009
Emile X

Jean-Pierre Delborn était fils d'un fermier de la plaine de Villematier. Ce patronyme était devenu familier aux gens du village depuis son père Anatole, né en 1900. C'était un homme de grande taille, épais, une force de la nature qui s'était révélée alors qu'il n'était âgé que de seize ans, losque son père décéda d'une défaillance cardiaque. Aîné de sa fratrie, il avait alors porté la ferme familiale à bout de bras, trouvant dans cette occasion le moyen d'épuiser l'énergie qui sourdait de sa nature sanguine. En quelques années, la ferme avait fructifié comme jamais auparavant, et l'on entendait alentours que le jeune Delborn avait de l'or dans les mains.
Par un fait étrange, ce jeune homme si dur à la tâche et taillé dans la pierre était doté d'un tempérament des plus affables, et son élan vers les sociétés humaines ne semblait connaître aucune limite. Aussi, dès sa majorité, on le vit régulièrement à la messe du dimanche en l'église de Villemur, et il ne manquait jamais l'occasion de se rapprocher du bourg, à l'occasion des foires ou des évènements politiques. Très vite reconnu comme un personnage incontournable de la vie locale ; parti intéressant, il s'attacha les petits bourgeois Villemuriens et épousa sans tarder la fille de l'un d'eux.
Ce mariage fut un petit évènement pour les gens de la région, et l'on riait de l'alliance de ce colosse avec cette jeune fille évanescente, à la silhouette frêle. Les premières années, on parla bas, la descendance tardant à venir, et le vernis social d'Anatole tendit à se ternir.
Finalement, comme tout le monde s'y attendait, le jeune couple vint s'installer à Villemur, quittant la ferme dont Anatole conservait une partie. Il entra au milieu de l'entre deux guerres en possession d'un grand magasin place Saint Jean et monta une affaire de fournitures agricoles. À cette époque naquit Jean-Pierre, aîné de leurs deux enfants.
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13 juillet 2009
Emile IX
Villemur est une petite cité millénaire, bâtie à flanc de côteau sur la rive droite du Tarn en amont de Montauban dans la région du frontonnais.
Comme beaucoup de villes de provinces, elle s'enorgueillit de la conservation d'anciens remparts ainsi que de quelques bâtiments médiévaux.
À la fin du dix-neuvième siècle, la famille Brusson installa sa première usine de pâtes alimentaires et très vite annexa la rive gauche de l'agglomération pour étendre ses activités. La présence de cette dynastie a permis durant plus d'un siècle à la bourgade de tenir le rang convoité de cité industrielle. Fiers de travailler à la fabrication des cheveux d'anges, les familles d'ouvriers perpétuèrent la vie des quartiers populaires, tandis qu'autour peu à peu les habitants des bourgades quittaient les campagnes. Un chemin de fer relia ensuite la rive gauche à Montauban puis Toulouse. À la fin du vingtième siècle, la ville comptait quelque cinq mille habitants. Cependant, la perte d'activité des usines avait déjà contraint les sociétés de chemins de fer à fermer des voies qui n'étaient plus rentables. En 1995, les derniers vestiges de cette grandeur passée n'en finissaient pas de s'étioler, et la ville ne devait sa survie qu'à l'usine Labinal. Seules les routes de Montauban au nord-ouest et de Toulouse au sud permettaient les communications.
La ville a conservé de son passé industriel certains quartiers pauvres près de l'église, mais le peuple vit maintenant en majorité dans les grands immeubles construits autour de l'usine de câbles pour l'aéronautique. La division des classes n'est plus aussi concrète qu'autrefois, et les petits notables, commerçants, vivent volontiers dans la cité où ils ont investit les plus riches demeures. L'on en voit certains le dimanche parcourir d'un pas lent les ombrages des allées De Gaulle au bord de la rivière tandis que les travailleurs assis aux terrasses des cafés les saluent respectueusement. Ainsi mêlés à la population, ils peuvent profiter de cette vision plongeante qui les place avantageusement en position d'observateurs et d'objets de considération. Parmi les bourgeois, les médecins et pharmaciens goûtent particulièrement ce style de vie et tiennent le haut du pavé, un peu à l'écart des autres.
Parmi les commerces sis près des quartiers populaires, certains n'ont que peu de rapports avec les activités de la cité. Il en est ainsi du magasin qui vit l'essort d'une famille dont le patriarche, Jean-Paul Delborn, eut une descendance au destin curieux.
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07 juillet 2009
Emile VIII
Ils quittèrent le pont et empruntèrent un chemin qui descendait sur leur droite en bordant quelques maisonnettes, puis s'enfonçait sous l'ombre épaisse des grands arbres en direction de la rivière. Au bout de ce chemin autrefois, l'on découvrait une petit île fluviale à laquelle on accédait par un gué. Aujourd'hui ensablé, le petit bras du cours d'eau a disparu, et la bande de terre a rejoint la berge. Il y demeure cependant un fossé peu profond où l'eau stagne aux saisons les plus humides. Là, faisant face à la chaussée , s'étend après les derniers grands peupliers une plage de sable et de terre Que les lumières de la cité parviennent à éclairer.
Sarah avait pour habitude d'emmener son ami en ce lieu où elle affirmait avoir éprouvé tant de jours heureux sans jamais se résoudre à ne les évoquer que par allusions. Ils avaient parcouru le chemin sans prêter la moindre attention aux ténèbre autour d'eux, comme en songe. La jeune femme n'avait plus peur, Cyril contemplait la rivière d'un air de Nicodème. Derrière son oeil borné se tramaient d'interminables tapisseries aux motifs ineptes. La chaussée dont ils s'étaient rapprochés emplissait la nuit de son ronronnement continu. Sarah prenait la main de son compagnon, puis se dérobait lui tournant le dos, baissait enfin la tête, tourmentée. Cyril trop absorbé ne remarquait pas les agaceries de son amie.
Elle soupira, puis prit le visage pâle et velouté entre ses mains.
"J'ai quelque chose à te demander" lui dit-elle enfin.
Cyril, tiré de ses chimères écoutait, plein d'espoir, comme un animal avide de goûter les joies d'un printemps qui s'annonce.
"Je t'ai déjà parlé de cet homme qui me fournit habituellement. Tu sais que ce n'est pas un tendre. J'ai très peur de lui, Cyril."
Il ne discernait pas les détours où elle tentait de l'emmener, tentait de la rassurer gauchement.
"C'est que je lui dois de l'argent, beaucoup d'argent"
Cyril sembla se ressaisir, et lui demanda, le visage soudain soucieux:
"Je peux peut-être t'aider? De combien as-tu besoin?"
"C'est qu'il devient menaçant, j'ai besoin de le rembourser au plus vite" répondit-elle en s'approchant. Puis elle posa pour la première fois sa tête sur la poitrine du jeune homme. La gorge serrée, il se sentit alors l'âme d'un aventurier.
"Combien?" répéta-t-il d'un ton décidé.
"Six mille francs."
Il sentit ses jambes se dérober et son pouls s'accéléra. Comment avait-elle pu accumuler une telle dette? Pourquoi n'avait-elle pas parlé avant de ses problèmes, qui auraient pu être résolus avant de devenir aussi dramatiques?
Elle ne répondait pas, et si maintenant Cyril concevait confusément que des trames complexes régissaient l'existence de sa camarade, bien plus que ce qu'elle daignait avouer, il était tout de même résolu à tout faire pour l'aider. Tant son amour pour elle était dévoué, il reprenait courage sans avoir le moindre indice de la conduite à tenir. L'eau devant eux lui semblait couler noire maintenant, et lorsqu'il risqua un regard en direction de cet endroit sous le pont où ils s'étaient rejoints, il crut distinguer, menaçante, la gueule ouverte d'un monstre gigantesque. Les anciens locaux voyaient parfois de tels dragons qui prenaient quelque repos sur le bord des fleuves, couchés sur leurs trésors.
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28 juin 2009
Emile VII
Les deux jeunes gens marchaient lentement. La nuit était blafarde, éclairée par une lune entourée de brumes fines. Sur le bitume du pont où l'humidité reflétait les faibles lueurs des lampadaires, il ne passait plus personne que le couple qu'ils formaient. Sans se parler, ils étaient pris des mêmes transports, entendaient leurs coeurs battre à l'unisson. Devant eux, ils distinguaient les mêmes dangers dans les ombres qui se profilaient au bout du pont. Sarah, devant, ralentissait son pas félin à mesure qu'elle avançait sous l'éclairage pâle d'un réverbère. Loin en dessous, le Tarn s'écoulait, d'un noir d'encre, dans un silence troublant. À peine entendait-on le tumulte étouffé de la chaussée, plusieurs centaines de mètres en amont.
Quand elle n'y tint plus, Sarah se tourna vers son camarade. Frissonnant, elle lui demanda:
"Tu restes avec moi, c'est sûr?"
Cyril s'approcha d'elle et lui prit la main.
"Je resterai toute la nuit si tu veux."
Leurs deux sensibilités cheminaient ensemble, et sous l'emprise des stupéfiants leurs motivations divergeantes n'avaient plus de réelle importance. Leurs volontés s'estompaient, laissant la place libre aux seules émotions. L'espoir et la crainte s'exprimaient en un même tremblement. Le froid les enveloppait, il titubaient et leurs mains se perdaient souvent. L'ombre portée sur l'asphalte ressemblait à un animal monstrueux et pathétique, une bête à l'agonie en quête de repos éternel.
"Où veux-tu aller?" demanda Cyril;
Sarah regardait dans l'ombre, elle laissa échapper un soupir.
"Je veux descendre au bord de l'eau" répondit-elle enfin.

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