19 octobre 2009
Emile XIII
Les années aidant, Jean-Pierre se conforta dans l'idée que l'affaire lui revenait de droit. Il en assumait désormais les principales responsabilités. Cependant, tandis qu'il voyait vieillir Anatole, la question de l'héritage prochain le tourmentait. Il ne dormait plus, tant l'idée de devoir partager cette manne qu'il avait tant contribué à entretenir lui crevait le coeur.
Il chercha donc un moyen de se débarrasser de l'ombre portée par la seule existence de sa soeur sur le bien qu'il chérissait plus que tout autre. Il se mit en devoir d'amener Anatole à se rendre à son jugement par des entretiens savamment biaisés. Profitant de l'état de santé déclinant de son père, il lui fit entrevoir les dangers que courait tout patrimoine abandonné à des mains inexpérimentées. Les temps étaient durs, et la conservation des biens exigeait que l'on agisse en dehors de tout sentimentalisme, afin de ne pas risquer le morcellement des richesses si durement acquises. Ces propos trouvèrent en Anatole un écho favorable; son sang, l'histoire de sa fortune, donnaient raison à son fils. Jean-Pierre fit si bien que le vieillard eut l'impression d'avoir été inspiré par sa seule expérience lors qu'il décida de céder son magasin à son aîné avant l'heure.
À l'âge de vingt sept ans, Jean-Pierre Delborn devint propriétaire de l'une des plus florissantes affaires de la ville. Il prit alors le parti de quitter la demeure familiale. Il prit femme et acquit une maison. Il passerait des années sans visiter sa mère et était désormais tout à fait étranger au devenir de Bénédicte. Enfin, il relégua son père à des tâches subalternes dont ce dernier s'acquittait tant bien que mal; perdu dans ses pensées, il ne s'apercevait pas de l'ingratitude que lui témoignait Jean-Pierre. À cette époque, on entendit jaser au sujet de l'irrespect des fils pour leurs pères, on plaignit Anatole de s'être laissé berner de la sorte.
Par la suite, on le vit peu à peu s'effacer de la vie du magasin, se racornir lentement dans un recoin, appuyé sur le manche de son balai. Finalement , plus personne ne se souvint de ce vieillard aussi rabougri que ses ambitions passées, mortes dans l'oeuf. Il mourut dans l'oubli général soixante neuf ans après sa naissance, repensant avec nostalgie à cette ferme qui l'avait vu grandir et où il n'était plus retourné.
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05 octobre 2009
Emile XII
Jean-Pierre grandit en un gaillard aux appétits transmués par la mollesse héritée de sa mère en une nervositée lente et courbée. Il gardait de son ascendance paysanne un tempérament calculateur qui s'exprimait avec de moins en moins de véhémence, préférant arrondir les angles plutôt que de bousculer, ce que certains prenaient pour une sorte de sournoiserie d'apothicaire. Il cultivait l'amour des petits vices auxquels l'enfant bourgeois qu'il était avait droit, et il se préoccupa très tôt des moyens mis à sa disposition pour les satisfaire toujours. Assidu à l'école, il quitta celle-ci dès lors que son instruction lui apparut suffisante à faire de lui un commerçant et un gestionnaire efficace. Il était en outre peiné de devoir laisser la boutique des jours entiers entre les mains de ce père qu'il découvrait amoindri.

Derrière son comptoir, Anatole passait son temps à se faire raconter les dernières nouvelles des campagnes et à rêver de sa ferme, si bien qu'il en négligeait le soin de vendre des broutilles ou de recouvrer les impayés de certains clients. Jean-Pierre, économe, avide de clarté dans les comptes, avait appris l'art de pousser les mauvais payeurs à régler leurs dettes. En paysan conscient à la fois de ses faiblesses et de l'impérieuse nécessité de ne pas dilapider le capital né de son héritage, Anatole laissait faire l'enfant qui prit ainsi pied à pied l'autorité sur son père.
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