16 septembre 2009
Emile XI
Delborn regagnait l'estime qu'au fond ses concitoyens ne lui avaient jamais enlevée. Sans doute eut-il fait un politicien, et l'on s'attendait à le voir siéger au conseil municipal, lorsqu'il subit une attaque cardiaque. Bien qu'il n'en mourut pas, il perdit beaucoup de son allant à la suite de l'accident. On ne le voyait plus en ville que le dimanche, voûté sur une canne devant l'église, en colosse brisé. Il ne sortait plus guère de son magasin, où sa voix maintenant basse n'était plus que le lointain écho de celle qu'on lui avait connu. Cerné par les soins de sa femme Gisèle, il sembla passer de l'âge d'homme à celui de vieillard en quelques mois.
La pauvre femme n'ayant eu comme éducation que des jeux de poupées, des manières sophistiquées, là où il aurait été nécessaire de faire preuve de la force de caractère d'une paysanne, ne sut qu'empirer les maux de son mari en l'empêchant de sortir le plus souvent possible, le cloîtrant dans le salon trop chauffé qu'elle avait aménagé en salle de repos. Toutefois, il y eut un second enfant, une fille qui, née dans ces circonstances où le tempérament d'Anatole s'effaçait presque complètement, porta l'empreinte du caractère de Gisèle presque à l'identique. Frêle, dès son plus jeune âge emportée dans de longues méditations mélancoliques, elle poussa à la manière d'une plante qui porte en ses bourgeons tous les caractères de l'arbre adulte.
Jean-Pierre, chez qui la molesse de la mère avait déjà arrondi les emportements du père, resta profondément marqué par ce changement chez l'homme qui l'avait engendré. Toujours il garderait de cette expérience l'attitude voûtée d'un homme qui s'attend à subir à tout instant les assauts du destin. Il se distingua cependant très tôt par ses aptitudes et son goût pour le commerce, on le voyait courir au magasin dès la sortie de l'école. Il ne s'attardait guère à jouer avec les enfants du village, et dès ses douze ans, les traits du plus grand sérieux avaient empreint son visage épais.
L'on vécut dans ce ménage durant quinze ans sous la conduite de Gisèle, toujours plus rêveuse, presque absente à elle-même et à l'attention inexistante, à peine tempérée par les velléités de son mari, qui devint un père caressant, le regard attendri par les niaiseries de ses enfants. Le foyer fut parti à vau-l'eau sans la présence des servantes qui se succédaient sans cesse, toujours mises à la porte pour des broutilles. On lassait, voilà tout.
Le père et son fils ne s'attardaient que peu à considérer cet état de fait, et pensaient constamment à leur affaire, si bien que Jean-Pierre grandit à côté de sa soeur Bénédicte sans être amené à la connaître.
21:48 Publié dans Villemur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : écriture, écrire, littérature, roman


Commentaires
interessante l`histoire!
Ecrit par : emule | 18 septembre 2009
Merci
Ecrit par : M.Fage | 18 septembre 2009
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