13 juillet 2009
Emile IX
Villemur est une petite cité millénaire, bâtie à flanc de côteau sur la rive droite du Tarn en amont de Montauban dans la région du frontonnais.
Comme beaucoup de villes de provinces, elle s'enorgueillit de la conservation d'anciens remparts ainsi que de quelques bâtiments médiévaux.
À la fin du dix-neuvième siècle, la famille Brusson installa sa première usine de pâtes alimentaires et très vite annexa la rive gauche de l'agglomération pour étendre ses activités. La présence de cette dynastie a permis durant plus d'un siècle à la bourgade de tenir le rang convoité de cité industrielle. Fiers de travailler à la fabrication des cheveux d'anges, les familles d'ouvriers perpétuèrent la vie des quartiers populaires, tandis qu'autour peu à peu les habitants des bourgades quittaient les campagnes. Un chemin de fer relia ensuite la rive gauche à Montauban puis Toulouse. À la fin du vingtième siècle, la ville comptait quelque cinq mille habitants. Cependant, la perte d'activité des usines avait déjà contraint les sociétés de chemins de fer à fermer des voies qui n'étaient plus rentables. En 1995, les derniers vestiges de cette grandeur passée n'en finissaient pas de s'étioler, et la ville ne devait sa survie qu'à l'usine Labinal. Seules les routes de Montauban au nord-ouest et de Toulouse au sud permettaient les communications.
La ville a conservé de son passé industriel certains quartiers pauvres près de l'église, mais le peuple vit maintenant en majorité dans les grands immeubles construits autour de l'usine de câbles pour l'aéronautique. La division des classes n'est plus aussi concrète qu'autrefois, et les petits notables, commerçants, vivent volontiers dans la cité où ils ont investit les plus riches demeures. L'on en voit certains le dimanche parcourir d'un pas lent les ombrages des allées De Gaulle au bord de la rivière tandis que les travailleurs assis aux terrasses des cafés les saluent respectueusement. Ainsi mêlés à la population, ils peuvent profiter de cette vision plongeante qui les place avantageusement en position d'observateurs et d'objets de considération. Parmi les bourgeois, les médecins et pharmaciens goûtent particulièrement ce style de vie et tiennent le haut du pavé, un peu à l'écart des autres.
Parmi les commerces sis près des quartiers populaires, certains n'ont que peu de rapports avec les activités de la cité. Il en est ainsi du magasin qui vit l'essort d'une famille dont le patriarche, Jean-Paul Delborn, eut une descendance au destin curieux.
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07 juillet 2009
Emile VIII
Ils quittèrent le pont et empruntèrent un chemin qui descendait sur leur droite en bordant quelques maisonnettes, puis s'enfonçait sous l'ombre épaisse des grands arbres en direction de la rivière. Au bout de ce chemin autrefois, l'on découvrait une petit île fluviale à laquelle on accédait par un gué. Aujourd'hui ensablé, le petit bras du cours d'eau a disparu, et la bande de terre a rejoint la berge. Il y demeure cependant un fossé peu profond où l'eau stagne aux saisons les plus humides. Là, faisant face à la chaussée , s'étend après les derniers grands peupliers une plage de sable et de terre Que les lumières de la cité parviennent à éclairer.
Sarah avait pour habitude d'emmener son ami en ce lieu où elle affirmait avoir éprouvé tant de jours heureux sans jamais se résoudre à ne les évoquer que par allusions. Ils avaient parcouru le chemin sans prêter la moindre attention aux ténèbre autour d'eux, comme en songe. La jeune femme n'avait plus peur, Cyril contemplait la rivière d'un air de Nicodème. Derrière son oeil borné se tramaient d'interminables tapisseries aux motifs ineptes. La chaussée dont ils s'étaient rapprochés emplissait la nuit de son ronronnement continu. Sarah prenait la main de son compagnon, puis se dérobait lui tournant le dos, baissait enfin la tête, tourmentée. Cyril trop absorbé ne remarquait pas les agaceries de son amie.
Elle soupira, puis prit le visage pâle et velouté entre ses mains.
"J'ai quelque chose à te demander" lui dit-elle enfin.
Cyril, tiré de ses chimères écoutait, plein d'espoir, comme un animal avide de goûter les joies d'un printemps qui s'annonce.
"Je t'ai déjà parlé de cet homme qui me fournit habituellement. Tu sais que ce n'est pas un tendre. J'ai très peur de lui, Cyril."
Il ne discernait pas les détours où elle tentait de l'emmener, tentait de la rassurer gauchement.
"C'est que je lui dois de l'argent, beaucoup d'argent"
Cyril sembla se ressaisir, et lui demanda, le visage soudain soucieux:
"Je peux peut-être t'aider? De combien as-tu besoin?"
"C'est qu'il devient menaçant, j'ai besoin de le rembourser au plus vite" répondit-elle en s'approchant. Puis elle posa pour la première fois sa tête sur la poitrine du jeune homme. La gorge serrée, il se sentit alors l'âme d'un aventurier.
"Combien?" répéta-t-il d'un ton décidé.
"Six mille francs."
Il sentit ses jambes se dérober et son pouls s'accéléra. Comment avait-elle pu accumuler une telle dette? Pourquoi n'avait-elle pas parlé avant de ses problèmes, qui auraient pu être résolus avant de devenir aussi dramatiques?
Elle ne répondait pas, et si maintenant Cyril concevait confusément que des trames complexes régissaient l'existence de sa camarade, bien plus que ce qu'elle daignait avouer, il était tout de même résolu à tout faire pour l'aider. Tant son amour pour elle était dévoué, il reprenait courage sans avoir le moindre indice de la conduite à tenir. L'eau devant eux lui semblait couler noire maintenant, et lorsqu'il risqua un regard en direction de cet endroit sous le pont où ils s'étaient rejoints, il crut distinguer, menaçante, la gueule ouverte d'un monstre gigantesque. Les anciens locaux voyaient parfois de tels dragons qui prenaient quelque repos sur le bord des fleuves, couchés sur leurs trésors.
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