25 mai 2009
Emile IV
Le garçon avait un air gracieux, presque fragile. Le duvet qui ornait ses joues rebondies, quelques comédons autour de son nez révélaient sa jeunesse. Il n'avait pas dix huit ans, et son âge lui conférait une beauté précaire. Le visage oblong ressemblait à une pierre polie par le ressac. Il y avait si peu de proéminences sur cette tête lisse que soutenait un menton rond, qu'il aurait été presque impossible d'imaginer à quoi elle ressemblerait plus tard. Les mollesses de ses traits indiquaient combien peu il était enclin aux froncements. Tout était enfance sur ce visage, jusqu'à la moue que ses lèvres charnues s'amusaient à mimer sans raison. Il était de ces êtres tièdes chez qui une nervosité excessive tient lieu de vigueur.
Il scrutait maintenant le ciel où la brume se dissipait, la tête rejetée en arrière, les jambes pendant le long du muret. C'était un enfant mince, aux membres allongés. Ses mains encore fines avaient des épaisseurs aux jointures qui laissaient deviner l'apprenti tout juste embauché. Elles n'étaient pas encore larges comme elles le deviendraient, mais on pouvait y déceler la naissance de ces forces que le routine ouvrière façonne.
À sa façon de se tenir assis, à ses membres, plus souvent alanguis que tendus, il semblait une nature indolente; mais l'avidité de son regard et la brusquerie des gestes que le moindre bruit déclenchait venaient contrarier cette impression. Seul au milieu de la nuit, son inquiétude perpétuelle s'exprimait sans doute plus qu'ailleurs et, dans certaines attitudes, il ne ressemblait plus exactement au petit homme qui était descendu là. Il avait des manières d'animal vorace, aux abois, prêt à briser la fine enveloppe de civilisation qui le contenait encore. L'éducation sommaire qu'il avait reçu ne suffisait assurément pas à contrarier ce penchant, déjà proche de prendre un ascendant néfaste sur lui. Pauvre hère, condamné à rechercher un assouvissement immédiat, tenaillé par une soif furieuse qui ne connaissait pas son objet. Aussi ceux et celles qui le côtoyaient devaient-ils percevoir une vague dangerosité enveloppant cet être d'apparence si frêle.
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14 mai 2009
Emile III

Le soir, perdue sous les ombres du pont, la cavité disparaît parmi les égouts et les basses-fosses oubliées de la ville. À peine aperçoit-on, à la lueur des lampadaires, la courbe oblique de l'antique rempart se dessinant sur les ténèbres de la berge.
Le 17 mars 1995, remontant rapidement l'avenue du cimetière depuis la rue de la Bataille, un adolescent se dirigeait vers le pont. C'était une nuit de fin d'hiver embrumée ; les lumières jaunâtres des réverbères s'étalaient sur l'asphalte en d'interminables flaques luisantes. Le jeune homme s'arrêta sur le trottoir et posa ses mains sur la barrière qui le bordait. Il regarda à droite et à gauche, l'air inquiet. Du côté de la ville, les éclairages flous dansaient au gré du vent, donnant parfois l'impression d'être traversés par des masses humaines. Du côté du Tarn, à quelques mètres, un grand peuplier bourgeonnant faisait entendre son agitation intermittente. Il surplombait l'ancienne place, partiellement découverte en cet endroit sur une vingtaine de mètres. Avec le muret de pierre d'un côté et la construction de béton de l'autre, elle ressemblait à une pataugeoire vide, pointue, s'élargissant sous le pont. Le gravier humide qui la garnissait avait de petites lueurs de pierres précieuses.
Le garçon ne s'attarda pas à examiner la place. Il jaugea la hauteur qui l'en séparait et d'un coup de reins nerveux, il sauta la barrière. En bas, retenant son souffle, il écouta les bruits autour de lui ; tout semblait calme, personne à cette heure n'aurait remarqué sa présence.
Sous le pont, au fond, la bouche obscure le troublait. Il avança lentement sur le gravier, le dos voûté dans l'attente d'une attaque improbable. En approchant de l'abri, son pas avait un bruit de mâchoire brisant des os. Il semblait agité, peu à son aise en ce lieu sinistre. Il scruta longuement le fond des ténèbres, attendant peut-être que surgisse une bête ou une ombre. Rien. Dans un soupir, le jeune homme s'écarta vers le muret. La pierre ici était solide, aussi lisse qu'aux temps où elle servait d'appui aux promeneurs du dimanche. Il s'y assit, ouvrit la fermeture éclair de son blouson. De là où il était, il voyait à la fois la caverne et , en haut, le trottoir d'où il était descendu. Semblant se détendre un peu, il fouilla dans sa poche droite et en tira une blague de plastique. À l'intérieur, il y avait un paquet de feuilles et du tabac blond. Il façonna lentement une fine cigarette qu'il alluma à l'aide d'un petit briquet rose. Là haut, un lampadaire dispensait tant bien que mal sa lumière à la nuit, éclairant à peine le visage caché par la main qui s'en écartait seulement de temps à autre pour retirer sa cigarette de la bouche. Un nuage gris voilait alors la figure juvénile, puis se dissipait mollement.
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03 mai 2009
Emile II

Depuis le temps que l'on passe sur le pont, la ville a oublié l'ancienne physionomie du lieu et abandonné le souvenir du parvis. Réduit à sa fonction de soutien du pont, il a traversé la fin de siècle intact, à l'abri sous son chapeau de béton, entre les piles et les murs qui donnent l'impression d'une gueule ouverte, partiellement édentée. L'accès en est interdit par l'épaisse barrière métallique qui longe le pont, mais il suffit de peu d'agilité pour la franchir.
C'est l'un des lieu de prédilection de tous les laissés pour compte du bourg. Quand le mendiant, le toxicomane ne sait plus ou aller pour être un peu tranquille, il vient se réfugier ici, avec quelques guenilles qu'il dispose dans les recoins pour passer la nuit. Aussi la place est-elle toujours plus ou moins occupée. Dans la journée, parfois, une bande de collégiens vient se terrer là, espérant ne pas se faire remarquer pendant les heures de cours. Les riverains, s'ils ignorent ce qui se trame réellement là-dessous, ne doutent pas que cette tanière maudite est habitée par des puissances dont ils préfèrent ne rien savoir. Régulièrement, lorsque l'hiver est passé, un fourgon bariolé stationne sous les marronniers du nouveau parking. Les plus folles rumeurs courent au sujet de l'étrange femme qui y loge. De temps à autre, un enfant à bicyclette, un piéton qui passe par là manquent de heurter le trottoir, le regard happé par l'aspect de la bohémienne en promenade, les pieds nus sur le bitume, sa longue robe rapiécée tombant juste au dessus des bracelets qu'elle porte aux chevilles. Son talon marque le pas, et en frappant le sol il fait tinter une clochette dont on ne saurait dire si elle est accrochée dans la broussaille de sa chevelure ou quelque part dans le chaos de son habit.
La place brûlée par le soleil d'été qui servait autrefois de promenade les jours où il n'y avait pas de service funèbre est ainsi devenue une caverne anguleuse et oubliée de la lumière ou se délitent en secret les tristes destinées de ceux dont on n'a voulu nulle part ailleurs. Au fond de la grotte artificielle suinte continuellement une eau anthracite ; on ne sait si elle émane des profondeurs du cimetière ou si elle est une résurgence de la rivière qui tente de se frayer un chemin à travers le dédale des constructions humaines. Au sol, le gravier butte sur quelque dalle de béton ; des inscriptions ordurières tracées à l'aérosol noir ornent les poutres grises dans les ténèbres huileuses de l'antre.
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