26 avril 2009
Emile I
Lorsqu'on entre à Villemur par la route de Varennes, située au nord du bourg, on suit l'avenue traçant une ligne droite entre le cimetière municipal et le Tarn, judicieusement baptisée Avenue du cimetière. À hauteur de l'entrée du lieu sacré, elle est comme envahie par l'accès au grand viaduc de béton qui relie entre elles les deux berges de la rivière. De ce côté ci de la ville, on accède au pont par une voie en pente qui se détache de l'avenue et trace une perpendiculaire avec ce qui constitue proprement le tablier de l'ouvrage. Ainsi, l'immense structure forme un T posé de manière plus ou moins élégante devant le fronton du cimetière. De loin, ce morceau de route semble avoir été brisé net et soulevé comme sous l'effet d'une force tellurique.
En ce lieu précis se tenait autrefois le parvis du cimetière, élargissement de l'avenue devant la façade de briques rouges ornée de la devise In te Domine speravi. De nos jours, cette sentence gravée dans la pierre se trouve à hauteur des yeux des automobilistes qui viennent de l'autre rive . Le parvis se situait au commencement des anciens remparts qui protégeaient la cité aussi bien des assauts du fleuve que de ceux d'agresseurs. Certains vieux de Villemur, en 1995, se souvenaient encore avoir vu là les convois funèbres porter en terre d'illustres défunts, politiciens ou industriels, qui avaient lié leur destin à celui de la ville. Après guerre, on avait manqué de place, et le cimetière avait repoussé ses limites vers le nord. Seule la partie la plus ancienne conservait les ornements d'un mur de briquettes et de quelques conifères aux ombrages gras.
Au milieu des Trente Glorieuses, la municipalité décida qu'il serait avantageux de déplacer l'entrée du lieu de sépulture, afin de suivre l'éloignement des concessions. Les allées s'élargirent, les véhicules de services pouvaient désormais circuler. En face de la nouvelle entrée, on remblaya la berge et quelques bittes prolongèrent symboliquement l'ancienne fortification. Le tableau fut complété par quatre marronniers alignés au bord de la route. La messe était dite; on pouvait envisager la construction du pont moderne dont toute la région rêvait.
L'on s'affaira à planter deux immenses piliers traversant la surface du cours d'eau. Les provinciaux ont le sens_ union d'avarice et de délicatesse—de la conservation. Ainsi on ne détruisit pas l'ancien parvis, mais on posa dessus une manière de chapeau qui devait servir d'ancrage au pont. L'on jeta ensuite le tablier, y ajoutant deux maigres trottoirs ornés d'une barrière de métal et de quelques lampadaires. L'affaire dura plusieurs mois, le temps de devenir le sujet de conversation incontournable dans le pays. Il y eut les pour et les contre, ici l'on raillait le modernisme inconscient qui défigurait le paysage, avec ses perspectives bouchées; on ne verrait plus la façade du cimetière, ni les berges de la rivière, si pittoresque en cet endroit, avec sa petite île. Là, on dénonçait un immobilisme à tout crin qui finirait par empêcher de vivre la région tout entière. Car la nécessité de circuler conditionnerait le développement futur de la ville. Tout était là: on traverserait.
19:22 Publié dans Villemur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, littérature, roman, écrire


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