« 2007-12 | Page d'accueil | 2008-02 »

31 janvier 2008

encre

    Gédéon s'était arrêté au milieu d'un petit pont de brique rouge et se perdait dans les reflets imprécis à la suface d'une eau saumâtre. Il était déjà tard; son hôte l'avait congédié sans ménagement; il était fatigué d'avoir trop parlé, avait besoin de calme...

L'air était presque froid, sous son manteau la maigre silhouette se raidissait en agrippant la rambarde, puis retombait un peu comme un morceau de voûte. 

 

eeba109ae71bb7f964f237af7de657ed.jpg

 Il avait mal à la tête; la certitude de s'être fourvoyé en venant ici ajoutait à son amertume. Les mêmes doutes le tourmentaient sempiternellement, il n'était pas à sa place, il n'aurait pas dû... À la surface ondoyait la flaque de lumière qui tombait d'un lampadaire. Il devait se dépêcher de trouver un hôtel pour la nuit. Il reviendrait demain, avec des questions précises. 

27 janvier 2008

arrêt

    Philomène fut incapable de déterminer le motif profond de cette mascarade. Elle sembla même un temps oublier jusqu'à l'existence de l'intrus, temps qui fut consacré aux préparatifs de l'accouchement. Le médecin qui s'occupait de Gertrud l'auscultait quotidiennement, semblait inquiet à l'approche du terme. Sans avoir besoin d'y être invité, Oscar ne parut plus. Et la jeune fille prenait finalement conscience de son état. Elle avait peur, tous les soirs Philomène lui lisait une histoire, de la mème manière que vingt ans auparavant, lorsqu'elle avait été engagée dans cette maison. Elle avait soigneusement conservé chacun de ces livres qui avaient été  source d'images, de rêves que la petite lui confiait au matin, le visage chiffonné et la voix chevrottante.

     Une si longue attente ne peut se résoudre que dans un souffle, et les quelques heures durant lesquelles la gouvernante assista le médecin au chevet de Gertrud lui firent sans doute l'effet d'un coup de tonnerre. Elle restait très marquée par la douleur que la jeune maman avait endurée, par la peur aussi. Nulle part dans son carnet elle ne mentionna le nourrisson, avant plusieurs semaines.

24 janvier 2008

Mue

    Gédéon ne parvenait pas à saisir le mouvement de leur conversation. Il se sentait bercé de droite et de gauche, comme il suivait du regard les déplacements du vieil homme. Ce dernier prenait un malin plaisir à éluder les questions qui avaient amené le petit jusqu'en Hollande. Progressivement, il semblait se défaire de la gangue qui retenait ses mouvements. Alerte, sa tête dansait sur son cou; tandis qu'il marchait, il continuait de fixer un oeil retors sur son hôte. Sur son visage la peau parcheminée éprouvait des craquelures inhabituelles, les rides s'affinaient.
 
c0f19450d2c8ccfa5315b7be6303c140.jpg
 
    Enfin, comme il s'approchait très près du fauteuil, Gédéon sentit un souffle lourd sur ses paupières.
 
Il était préoccupé par l'héritage de Gertrud. Gédéon avait-il une idée de l'usage qu'il pourrait faire de tout cet argent ? Sans doute ne refuserait-il pas les conseils avisés de son vieil oncle. 
 

21 janvier 2008

macramé

    Que voulait-il, au fond, ce serpent? Il était parvenu à se rendre indispensable aux yeux de Gertrud qui attendait avec une impatience puérile chacune de ses visites. Et il savait les retarder si besoin, les rapprocher lorsque le temps s'y prêtait. La pauvre petite en oubliait presque son état, et Philomène dût se résoudre à écrire à ses parents. C'était une chose d'évoquer l'improbable retour d'un mari évadé. ça relevait déjà d'une propension au charlatanisme. C'en était une autre que de prendre racine au chevet d'une jeune femme déjà tellement perturbée. Très vite, le clou fut si enfoncé qu'en entrant dans la chambre de Gertrud, on eut cru voir un Don Quichotte rêvant à haute voix de ses exploits chevaleresques. Elle serait bientôt mère, et s'affublait de dentelles. 

Elle finirait par perdre toute retenue. Céline à l'oeil étonné déchiffra même en un endroit le mot "putain".  

  

 

 

17 janvier 2008

torpeur

    Il était revenu, plusieurs fois. Son attitude à l'égard de Philomène la mettait hors d'elle. Il l'ignorait superbement, ne lui adressant jamais la parole, ne la gratifiant pas même d'un regard. Son oeil large à l'accent narquois, s'arrondissait et passait sur elle comme sur une tapisserie quelconque.

Au fil du temps, ses visites se rapprochaient, il entrait chez Gertrud sans même frapper, la trouvant parfois à moitié habillée. Alors il s'asseyait à côté d'elle et lui racontait  quelqu'histoire à dormir debout au sujet d'Amilcar et de son amour toujours vivant. Tout le monde savait très bien que le mari de Gertrud n'éprouvait pour elle que du mépris. Mais elle, elle préférait écouter "oncle Oscar", qui lui remplissait la tête de balivernes, de rêveries dont elle n’avait aucun besoin dans son état.

Le soir, lorsqu’il s’en allait enfin, elle assommait la pauvre Philomène avec ses "mon Amilcar m'aime, j'en suis sûre maintenant", ses "il me reviendra".

La gouvernante avait même songé à rendre son tablier, lorsqu'il lui fallut préparer une chambre pour le "tonton", la première nuit où il resta. Mais elle tint bon, elle n'aurait pas supporté d'abandonner sa protégée à cet individu. Elle supportait tout, il s'installa peu à peu à domicile, mangeait, dormait, et tournait la tête de la jeune femme. De temps à autre, il prenait son auto et on ne le voyait plus de quelques jours. Il revenait avec de nouvelles histoires. 

 

15 janvier 2008

vertiges

    Un après-midi qu'elle rentrait de Poitiers où elle était partie pour quelques course, Philomène faillit tomber de sa bicyclette en apercevant, garée devant la maison, à moins d'un mètre des portes, une de ces grosses voitures de m'as-tu-vu dont la vulgarité n'avait d'égale que la bouffissure qui caractérisait l'égo de leurs propriétaires. (sans doute l'âpreté de ces jugements avait à voir avec une profonde solitude éprouvée par Philomène)

1a8d7ece1d9d1e3f53315b57b8d2d7c2.jpg

 

    Le malotru n'ayant évidemment pas été invité, elle se demandait qui se cachait derrière cette visite surprise, à quelques semaines de l'accouchement de Gertrud. Elle ne se l'avouait pas tout à fait, mais un espoir très ténu l'avait pincée durant un bref instant. 

    Les pensées se bousculaient tandis qu'elle accourait auprès de sa jeune maîtresse. L'individu, qui s'était introduit sans autorisation jusqu'à son chevet, lui tenait la main en lui parlant tout bas lorsque la gouvernante fit irruption dans la chambre, furieuse. Lorsqu'il se retourna pour la saluer, elle reconnut avec surprise un vague cousin de la famille, qui se faisait appeler Oscar. Sans avoir la moindre idée de ce qu'il était venu faire en ce lieu, elle conçut pour lui une aversion profonde, marquée de la certitude qu'un quasi inconnu de quarante ans passés n'a rien à faire dans la chambre d'une jeune parturiente. 

    Mais Philomène avait dû s'incliner devant la mine réjouie de Gertrud, à qui cette visite semblait avoir changé les idées. De toute façon, notait-elle, elle n'avait pas son mot à dire, en tant que domestique, sur les fréquentations de sa protégée.  

13 janvier 2008

Méandres

    Tout, chez le vieillard, le déstabilisait. À commencer par cette étrange façon qu'il eût de faire asseoir Gédéon, et de rester debout.

Tout en discutant, il contemplait son image dans le grand miroir au cadre rococo qui dominait la pièce, au dessus de l'âtre. Quelques regards échangés par le biais de la glace lui suffisaient le plus souvent, mais il daignait parfois, pour souligner une intention, par jeu ou pour quelque obscure raison se retourner vers son invité, qu'il dominait alors de toute sa hauteur.

Gédéon, enfoncé entre les accoudoirs décidément bien trop élevés se sentait comme pris au fond d'un terrier.

— Vois-tu, mon lapin, je trouve que tu as été bien long à me rendre visite... Je t'attends depuis que Gertrud nous a quittés. Je pense souvent à elle, sais-tu... Quelle étonnante jeune femme elle a été !

De temps à autre, son regard  fatigué s'étirait, tandis qu'un rictus contenu brisait la commissure de ses lèvres. 

Gédéon, au ras du sol, le regardait néanmoins avec une insistance presque hostile. 

—Dieu que tu ressembles à ton père, reprit Oscar avec un sourire mou. Je suppose que tu te demandes pour quelle raison je n'ai pas honoré de ma présence les funérailles de ta mère... Il se retourna vers le miroir, contemplait les rides sur ses joues tombantes... Passé un certain âge, affirma-t-il gravement, Il est des cérémonies que l'on préfère éviter. Tu ne m'en veux pas j'espère? 

—Je ne sais pas trop, s'entendit répondre le jeune homme, comme en songe.

Oscar étouffa péniblement un rire, qui expira en un sifflement terrible.  

08 janvier 2008

verrou

Le chauffeur lui avait adressé la parole, et Gédéon s'était contenté de lui tendre son papier. Après une moue et un regard dans le  rétroviseur, la mise en route du compteur, la voiture démarra.

Un long moment passa, durant lequel Gédéon eut tout loisir d'observer le cuir chevelu de son guide, qui le regardait parfois en tentant un mot ou deux. Comme il n'obtenait aucune réponse, il finit par se renfrogner totalement. En s'arrêtant devant une haute maison en bordure d'un canal, il dit encore quelques mots; Gédéon crut comprendre qu'il était arrivé. Il bafouilla un petit "merci" et le taxi lui soutira soixante euros.

C'était bien sa veine ! À côté de la porte il n'y avait nulle sonnette, mais un interphone. Il tergiversait pour déterminer quelle serait la meilleure conduite à tenir. Il prit finallement le parti de s'exprimer comme si de rien n'était, ce qui lui sembla sur le coup tout à fait judicieux. 

Quand une voix de vieille femme répondit à son appel, il se contenta donc de bredouiller tant bien que mal qu'il était de la famille de monsieur Oscar, qu'il venait de France pour lui rendre visite. la porte s'ouvrit sans plus de commentaires.

Il monta un étage avant de rencontrer une dame âgée en habit de nurse qui lui faisait signe. Elle l'introduisit dans un salon dont l'agencement lui rappelait étrangement des images de son enfance. Des objets d'antiquaire exhibaient leurs dorures mates entre deux livres sur une bibliothèque pompeuse, un fauteuil aux accoudoirs trop élevés pour être confortables trônait au milieu de la pièce. Il n'avait même pas remarqué la présence du vieil homme à côté de lui, devant la cheminée. 

 

5569699dbda68a9d79250ba91d2f7f2e.jpg
 —Qu'est-ce que je peux faire pour toi, mon garçon? Commença-t-il.
 
Sa mise était vraiment très particulière; il portait une sorte de Kimono d'un blanc immaculé orné de broderies d'un vert pâle, dont le visiteur ne pouvait gère décrocher son regard étonné. Finalement, comme on plisse les yeux pour regarder un peu plus loin que le bout de son nez, Gédéon fit le point sur son hôte.  
 

06 janvier 2008

taxi

     Gédéon comptait le nombre de fois où il était sorti de son pays, ce qui tenait dans les doigts d'une main. Le wagon dans lequel il voyageait était peuplé de petits groupes qui discutaient calmement. Progressivement, Gédéon s'en apercevait, les propos qu'il n'entendait que vaguement perdaient de leur sens pour prendre l'aspect d'un brouhaha confus. Une sueur froide le saisit lorsqu'il réalisa que plus personne ne parlait sa langue autour de lui. C'était un aspect du voyage qu'il avait négligé jusqu'ici. Il se sentait seul, avec les trois mots d'anglais qu'il avait appris à l'école. Il regrettait presque d'être parti si vite. ll aurait préféré réfléchir à la stratégie à adopter pour rencontrer l'oncle Oscar. Mais Christine lui avait échauffé l'esprit avec son fiel, et maintenant il allait se perdre à Amsterdam avec pour tout guide une adresse écrite à la va-vite sur un post-it, héritage de sa mère. Maintenant, il se demandait bien ce qui lui avait pris de partir sur les traces d'Amilcar. N'importe quoi. Et pour qui le prendrait l'oncle Oscar ? Sans doute ce vieil homme dont il ne gardait qu'un très lointain souvenir refuserait d'écouter les élucubrations d'un illuminé en quête d'une figure paternelle...

    Plus il doutait du bien fondé de sa démarche, et plus il se sentait ridicule, assis là au milieu de tous ces gens, comme un intrus.

La gare d'Amsterdam était immense. L'angoisse en augmentait encore les dimensions. Car ses sueurs s'étaient muées en tremblements, il avançait comme aveuglé par le flot d'informations incongrues, bousculait une personne, reculait pour s'excuser puis en bousculait une autre... Enfin il trouva la sortie. Il cherchait partout le mot taxi.

01 janvier 2008

vagues

À cette époque, Amilcar avait déjà quitté le foyer conjugal. Gertrud, dont la grossesse n'était qu'un va et vien continu entre crises de nerfs et épisodes gargantuesques dans le garde-manger que les cuisinières familiales maintenaient à grand peine, avait fini par décider au grand dam de ses parents de vivre une existence recluse dans cette vieille demeure du Poitou. Là, elle commença par s'imbiber de toute une littérature sentimentale et désolante grâce à laquelle elle perdit en quelques mois tout sens de la retenue. 

Souvent, elle regardait la larme à l'oeil son nombril proéminent en déclarant:

— Ah, ma pauvre Philomène, s'il n'y avait pas ce ventre... quelle vie nous aurions toutes les deux!

Et elle vidait son verre de Gin avant de se resservir. Elle était sujette à une tension permanente qui la secouait. Les calmants qu'elle s'administrait à hautes doses n'y faisaient rien, et il fallut bien qu'elle acquière un grand cheval blanc pour parcourir les étendues lugubres au galop entre chien et loup. Souvent, sur les chemins qui bordent les cimetières, l'on voyait flotter de longs  foulards de soie blanche qu'elle laissait s'envoler à son gré. Le souffle rauque de sa monture chassait le silence dans les sous-bois brumeux à l'aube, elle rentrait souvent épuisée, les paupières lourdes. À plusieurs reprises, Philomène aurait pu jurer que le cheval était revenu seul au domaine, Gertrud étendue sur sa crinière.

3eb83a68ed1b64baef006b5b6e3c069d.jpg

    Elle fit si bien qu'un matin, la gouvernante mélancolique la trouva clouée au lit, le souffle court, à bout de forces. Le médecin préconisa un prolongement de son alitement jusqu'au jour de sa délivrance. Philomène ne fut pas fâchée de se débarrasser de la rosse malfaisante. Elle l'avait toujours considérée d'un mauvais oeil, comme tout ce qui lui semblait trop sophistiqué. Après tout, un baudet valait bien un cheval, d'autant qu'il abattait un bien plus grand labeur et croquait bien moins d'avoine. 

Gertrud se renfrogna complètement, refusait le plus souvent de se nourrir, jusqu'à ce que la faim ne terrasse son entêtement.  

Toutes les notes