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22 décembre 2007
soupçons
Il avait posé quelques jours.
À Paris, le quai grouillait d'uniformes kakis et bleus. Il avait dû changer de gare. Il avait hésité à prendre un taxi, puis réalisé qu'il ne voulait pas voir la ville. Si propre en été, elle lui apparaissait dégoûtante dès l'automne, il lui semblait voir la transformation du docteur Jekyll en Hyde. L'hiver, elle lâchait la bride à ses instincts; ses démons sur le trottoir, ses mauvaises consciences dormaient sous des tentes. Ses déjections débordaient, venaient joncher le sol. Dans le froid elle se ramassait, les rues pullulaient comme pour se réchauffer un peu.
En bas, elle était moins sujette à ces variations. Le métro restait lui-même, qu'il soit plus ou moins bondé importait peu. Même un touriste pouvait s'y sentir à l'aise. Là, les mêmes figures, les mendiants, les jeunes, et, bien sûr, les travailleurs, exténués, s'en allant rejoindre la correspondance d'un RER à la destination lointaine. Des visages progressivement creusés, burinés par la fatigue. Tout était plus intense ici et Gédéon, tout en détaillant un jeune homme près de lui, jouait à s'inventer une vie de citadin.

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19 décembre 2007
Estampe
Petit à petit, des bribes s'ajoutaient à d'autres, s'emberlificotaient, devenaient des fils que Céline démêlait tant bien que mal. Et chaque jour elle s'absorbait un peu plus longtemps dans ses lectures. Elle poursuivait une anecdote à saute-page, renonçait, la retrouvait plus loin, puis passait à un autre objet. Sur son lit étalés, les cahiers de Philomène dormaient ouverts avec elle. Il lui semblaient désormais presque inépuisables, regorgeant de portes, de couloirs dans lesquels elle s'aventurait. Souvent, elle entrait avec Philomène dans la cuisine de la vieille demeure, pour ressortir par une trappe au grenier, une fenêtre ou le soupirail de la cave.
Mais rien jusque là n'avait attiré son attention autant que l'étrange monsieur qui était apparu quelques jours plus tôt, tandis que la gouvernante de Gertrud était sortie pour quelque course. D'abord surprise de trouver mention d'une personne extérieure à la maison dans ces pages, Céline fut très vite intriguée par l'animosité qu'il semblait éveiller chez la vieille dame, sous la plume de laquelle elle découvrait des mots bien grossiers, pour une fois. La présence d'un tel individu inquiétait Philomène. Céline, intriguée, avait dû se résoudre pour mener à bien ses recherches à ouvrir des cahiers d'abord laissés de côté. Après tout, elle était un peu lasse du relevé monotone auquel elle s'était livrée jusqu'ici, qui concernait uniquement les références à son père, enfant triste et ennuyeux pour lequel elle-même n'éprouvait que peu d'affection. Elle venait vraisemblablement de mettre la main sur du croustillant, se décida sans peine à laisser là pleurnicher Gédéon pour s'intéresser à l'oncle Oscar.
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17 décembre 2007
Cheveu

Une voiture passa dans la rue, le réveilla définitivement. Dommage, pensa-t-il comme il faisait demi-tour.
Il marcha sans trop penser, ses pas le portèrent jusque devant la gare.
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14 décembre 2007
masques
Plus elle avançait dans le déblayage des mémoires de Philomène, et plus Céline demeurait dubitative face à son père. Elle découvrait chaque jour les pans d'un passé trouble, moiré de folie, qui ne collait pas avec l'image d'homme équilibré qu'elle avait de Gédéon.
Ce mystère ne laissait pas de la tracasser. Derrière ce visage souvent placide, elle avait l'impression de voir courir en tous sens de sombres démons, oeuvrant à composer le visage même de la sérénité. Son propre père, qui, depuis qu'elle avait passé l'âge, ne lui semblait gère plus intrigant qu'un meuble quelconque, l'inquiétait. Car peut-être ne contenait-il qu'à grand peine certains transports. Désormais, elle voyait en lui un psychopathe prêt à se révéler, et chaque jour qui passait sans que Gédéon n'ait massacré tous ses collègues de bureau ou pris en otage son patron lui semblait un pas de plus vers un inexorable épisode tragique.
À certains endroits, sans plus d'explication, Philomène avait noté des chiffres, avec le nom d'un médicament correspondant. Suivait parfois un commentaire laconique: faible réaction / Effet trop long / Divague... Céline n'était pas sûre de bien comprendre à qui étaient administrés ces barbituriques.
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12 décembre 2007
Soupe
Ce samedi-là, le souper les trouva réunis. On entendait le cliquetis des fourchettes sur les sufaces émaillées, parfois un verre tintait dans le vide. Céline triturait distraitement un morceau de poisson pané qui flottait presque dans le jus de ses petits pois. Elle jetait parfois un regard furtif à son père, puis retournait, songeuse, dans son assiette.
Gédéon, tout en tranchant un morceau de pain, se racla la gorge.
—Alors, hasarda-t-il, comment se sont passées vos journées à toutes les deux?
—Bof, répondit Céline à son père, tandis que Christine, exhibant ses cernes, planta ses deux plus gros yeux sur lui, sans commentaire.
—On devrait prendre des vacances, lança-t-il après une hésitation. D'ailleurs je vais poser quelques jours dès lundi!
—Ah ? Et en quel honneur ?
Christine ne le lâchait pas des yeux. Gédéon haussa les épaules, il ressemblait un peu à une tortue.

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09 décembre 2007
Goutte

Il ne se souvenait pas bien de la dernière fois où il avait pris une douche bien chaude le soir après le travail. Aujourd'hui, il avait envie de se délasser. Il tentait en vain de réfléchir depuis qu'il était rentré. Presque une bonne journée, aucun dossier urgent à traiter, il avait même bu un café avec un collègue, histoire de se changer les idées. Devant le distributeur, Paul l'avait bassiné avec ses histoires de loto. Il voulait l'embringuer dans une histoire de jeu en commun, comme ça se fait dans certaines entreprises... Et le voilà parti dans des rêves de grandeur, des "si je gagne..." qui sont censés vous changer la vie.
À son retour à la maison, il avait trouvé du courrier. Le notaire lui décrivait l'avancement de ses affaires, un acheteur s'était présenté pour la maison de Gertrud. D'autre part, la vente aux enchères qu'ils avaient décidé d'organiser à partir de la collection de "bibelots" de sa mère se tiendrait bientôt. Sous peu, tout serait réglé, et Gédéon disposerait d'un capital non négligeable. Peut-être devait-il songer à investir...
Ce n'était pas exactement ce à quoi il pensait tandis que de petits filets d'eau brûlante picotaient son front dégarni. Pour commencer, il avait envie de prendre du bon temps. Ensuite, il verrait. Malheureusement, il n'avait pas le commencement d'une idée.
Il décida, en se séchant, de revenir à ces réflexions durant le weekend. Pour l'instant, il lui fallait dormir.
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06 décembre 2007
vidée
La journée de Christine l'avait durement éprouvée. Elle avait eu une prise de bec avec une cliente à qui elle avait refilé un billet pour Venise. Après avoir payé, la dame était partie sans son ticket de carte bleue. Christine ne prenait généralement pas garde à ce genre d'oublis. Mais en fin d'après-midi, elle vit revenir la vieille femme, le regard brillant de colère.
Sa coiffure branla dangereusement lorsqu'elle poussa la porte. Dans la foulée, elle bouscula le monsieur assis au bureau de Christine. Le visage cramoisi, haletante, elle énonça ses griefs à haute voix. Deux personnes qui venaient d'entrer pour prendre des brochures s'en retournèrent aussitôt, les mains vides.

Elle avait dû attendre plusieurs semaines l'occasion d'un scandale; elle était dans un tel état qu'on se serait presque inquiété.
Évidemment, Crhistine avait mis un temps fou à retrouver le fichu ticket. De supporter Mémère qui semblait éprouver un plaisir tellement innocent à remâcher ses reproches, l'avait littéralement rincée.
En rentrant, elle avait fait un sort à la boîte de corn flakes à moitié entammée, ce qui l'avait tout de même bien détendue.
Elle regardait depuis quelques minutes par la fenêtre de la cuisine, tâchant vainement d'extraire quelques résidus restés fichés entre ses incisives, lorsqu'elle décida de se reprendre en main. Elle monta tout droit à l'étage, mais n'entra pas dans la salle de bains.
Au lieu de cela, elle ouvrit la porte de la petite chambre, se dirigea dans le même temps vers la chaîne hi-fi, en débitant:
—Tu vas me faire le plaisir d'éteindre cette radio, j'en ai plein les bottes!
Et sans attendre, elle coupa net la musique.
Céline, qui était restée allongée, releva la tête de sur son bouquin. Elle lança à sa mère un de ces regards dont seuls les adolescents ont le secret, et qui vous feraient passer pour un étranger sous votre propre toit.
Les bras croisés; Christine arpenta les quelques mètres qui la séparaient de la porte. En mère responsable, elle posa un oeil froid sur l'étendue autour du lit, puis désigna d'un geste théâtral le salmigondis:
—C'est quoi cette nouvelle mode? Tu as décidé de vivre dans un dépotoir?
La jeune fille allongée fixait toujours l'intruse.
—Laisse-moi. répondit-elle enfin, d'un ton désinvolte.
Christine, comme un enfant avec lequel on refuse de jouer, sentit son dos s'alourdir, ses épaules retomber. Elle ferma lentement la porte en sortant.
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04 décembre 2007
Lorgnette
Une fois de plus, elle s'était endormie sur une de ces pages dont elle ne saisissait que de vagues allusions, des évènements aux contours mal définis. Elle se souvenait de quelques marchés aux puces, d'autres vides-greniers où elle tombait sans cesse sur de ces outils dont on a perdu le sens. L'émotion bariolée que procurent de telles confrontations l'ennuyait au plus haut point.
En regardant son radio réveil dont les chiffres rouges, de l'autre côté du lit, affichaient deux heures moins le quart, elle s'aperçut que ses lunettes n'étaient plus à leur place. Elle jeta un oeil sur le cahier ouvert, où un filet de salive avait délavé quelques lignes, au milieu. Ce n' était rien.
Elle leva la tête, fit un rapide tour d'horizon. Toujours à la recherche de ces verres qu'elle ne portait qu'à la maison _elle supportait juste assez ses lentilles pour se permettre de les porter en cours_ elle trouva le désordre ambiant plutôt navrant. Un paquet de biscuits au chocolat, ouvert au pied du lit, sur la couette, crachait quelques miettes, répandant une odeur importune. Cà et là les feuilles sur lesquelles étaient notés certains de ses cours, et qu'elle n'avait pas eu l'idée de ranger tant elle avait été absorbée par ses recherches...
Elle poussa un long soupir. Elle ne parvenait pas à mettre le doigt sur le moment où sa vie de petite fille avait mué en cette étrange existence, qui ressemblait souvent à un mic-mac sans queue ni tête. Il y avait des détritus, et des antiquités, et parfois des choses indéfinies... Dieu, qu'elle se sentait seule!
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02 décembre 2007
Cris
Les lectures se succédaient. Malgré tout, il arrivait qu'une phrase résonne longtemps après qu'elle l'ait lue, prenne un sens nouveau au contact d'une autre, si bien que Céline crut peu à peu deviner comment classer les cahiers. Tout d'abord, elle prit le parti de ne conserver que ceux dans lesquels il était fait mention de son père. Après tout, c'était bien de cela qu'il s'agissait. Pour le reste, elle aurait tout le tempsplus tard.
Certains passages se révélaient très émouvants. Elle faillit verser une larme lorqu'elle découvrit que Gédéon faisait peine tant il avait été un bébé disgracieux.
Philomène éprouvait bien des difficultés, elle se lamentait souvent sur son journal. Gertrud, qui vivait une période Marilyn très torturée, ne lui laissait pas une minute de répit dans la journée. Alors que le petit, âgé seulement de quelques mois aurait mérité toutes les attentions, il demeurait dans son landau, souvent très sale, affamé, durant des heures.

La brave gouvernante finissait néanmoins toujours par s'occuper du change et du biberon, ce qui l'amenait sans broncher à passer de l'un à l'autre de ses "petits" jusqu'à ce que tout fut en ordre. Les journées étaient longues, les nuits courtes et comme hâchées de lumière artificielle.
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