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29 novembre 2007
dépouilles
Durant ces longs moments de solitude, le prenaient des désirs de fuite. Cela ressemblait plus exactement à une soif d'absence. Simplement, il aurait voulu ne plus être là, à contempler la rue vague, confortablement, les mains posées sur un radiateur tiède.
Car c'était l'image de sa lâcheté, de son incapacité à agir sur les évènements qui se reflétait dans la vitre poussiéreuse. Il s'en imprégnait, amer, jusqu'à la nausée. De sa gorge qui se serrait très lentement montaient des relents douceâtres.
Philomène avait dû être une personne bien étrange, à en voir la production sur laquelle planchait Céline depuis peu. Après un rapide survol de l'ensemble des cahiers ramenés de Poitiers, un triste constat s'était imposé; le journal ne faisait mention d'aucune date. Et elle s'y perdait, dans ces longs paragraphes qui n'avaient certainement pas été composés au jour le jour, mais à diverses occasions, au détour d'une insomnie, d'un chagrin ... La vieille folle qui s'était épanchée sur ces feuillets, avec son écriture trop minutieuse, avait omis de donner le moindre indice sur ces instants particuliers où elle prenait la plume. Comme si ces pages n'avaient été destinées qu'à leur propre usage, noircies, elles demeuraient là, à exhiber leur calligraphie mystérieuse, des propos tenus à eux-mêmes.
Malgré les apparences, Céline tenait enfin l'ensemble des calepins pour ce qu'il était : un immense fatras dont il lui faudrait tirer un à un les fils emmêlés. L'entreprise s'annonçait longue et fastidieuse, d'autant que la jeune fille éprouvait ces jours-ci toutes les difficultés du monde à se concentrer sérieusement. Dans la salle de bains, enfermée à double tour, sa mère passait ses soirées. Lorsqu'elle n'émettait pas des sons parfaitement dégoûtants avec son estomac malade, elle tirait la chasse, ce qui entraînait une vibration incongrue qui se propageait des tuyaux aux murs, jusqu'à la fenêtre de sa chambre. Le verre fin, derrière le store baissé, battait un peu comme un gros coeur, une fois, puis deux. Si bien que la jeune fille excédée tentait chaque soir de couvrir toutes ces nuisances en écoutant la radio. Mais cela ne lui convenait pas vraiment. Elle aspirait au calme serein d'une bibliothèque. Si sa mère était malade, elle n'avait qu'à se soigner à la fin, au lieu de faire subir ses embarras à tout le monde ! Mais non, elle préférait répéter, l'air absent, que ça finirait bien par passer.
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26 novembre 2007
alibis
Depuis leur retour, Céline passait tout son temps libre enfermée dans sa chambre, la radio branchée sur quelque soupe remixée au goût du jour. Quant à Christine, impossible de compter sur elle depuis sa rechute. La boulimie dont elle souffrait la jetait dans de telles angoisses qu'elle semblait en oublier le monde autour. On la voyait parfois errer, hagarde, entre la cuisine et les toilettes.
Gédéon aurait voulu se lamenter, mais il n'avait personne sur qui se répandre. Il avait attrapé froid, devait se soigner tout seul, ce qui enlevait toute douceur à ces états qui ne sont bons qu'à se blottir, la tête dans un giron familier, le soir, devant la télévision. De plus, au bureau, l'ambiance était très tendue, à cause de commandes qui étaient arrivées toutes en même temps. Les contrats avaient été décrochés à la chaîne; ça n'arrivait pas souvent. Au début, on avait sablé le champagne, les cravates dénouées, on dansait la farandole, il y avait du travail pour des mois! Assez vite, l'euphorie était retombée. Il était évident que l'on ne pourrait tout honorer dans les temps. Le cabinet avait eu les yeux plus gros que le ventre, comme il arrivait parfois. C'était aux employés comme Gédéon qu'on laissait le soin de tout digérer. Les heures s'empilaient jusqu'au plafond.

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23 novembre 2007
Pupille
Dans la cuisine, où il se préparait un café en songeant à la silhouette entraperçue dans une rue de Poitiers, Gédéon vit entrer Céline, son grand sac à main en bandoulière.
—Où vas-tu comme ça, petite? Il la regardait par en dessous, un sourcil plus arqué que l'autre, comme il aimait à le faire. Il se prenait un peu pour un acteur américain dans ses oeuvres.

—Enfin Papa! rétorqua-t-elle froidement.
Elle le savait mal à l'aise sur certains sujets. Elle grandissait vite, et, de plus en plus souvent, il était bien forcé de prendre en compte le fait qu'il s'adressait à une adulte. Très souvent. Bientôt il pourrait lui parler de choses.
—Dis, demanda-t-elle en se retournant, la dame qui habitait ici...
—Philomène?
—Oui... Où est-ce qu'elle.. Où a-t-elle...
—À l'hôpital.
—Oh. Je vois...
Il se méprenait sans doute, mais elle avait presque l'air déçue. Peut-être était-elle plus mûre qu'il ne le pensait.
Dans la caisse qu'elle avait réussi à dégager, elle avait découvert une collection de petits calepins à la couverture de cuir noir. Il y en avait cinquante, peut-être plus, tous parfaitement identiques, rangés dans ce vieux carton que l'humidité avait ramolli. Céline rayonnait. Elle avait trouvé quelque chose, malgré tout. Sous ses doigts elle frottait quelques taches de moisissure, sentait le vieux cuir lisse glisser comme peu de surfaces. Là dessous, un nombre incalculable de pages manuscrites, d'une écriture propre et serrée. Le journal de Philomène, à première vue, devait couvrir une quarantaine d'années. Elle éprouvait une peur panique à l'idée que son sac ne puisse pas tout contenir.
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19 novembre 2007
Papier
Le soir venait, et Céline triait encore de vieilles robes noires, en pensant à la pélerine de l'abbé Pierre. Dans la petite chambre, il y avait pour toute fenêtre une lucarne au verre dépoli qui lui rappelait celle des toilettes, à la maison.
Demain, pour la toussaint, ils iraient sans doute porter deux bouquets de chrysanthèmes au cimetière de Poitiers. Gédéon avait toujours eu un sens des convenances bien à lui. Jamais il n'avait négligé d'envoyer ne serait-ce qu'un mot pour l'anniversaire de sa mère. Aussi, lorsqu'il trouva, en ouvrant une petite boîte de bois précieux, une liasse de ces billets au style pour le moins laconique

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15 novembre 2007
grabat
—Tu mets les vêtements dans ce grand sac. On videra les tiroirs à chaussettes à part. ça partira avec les ordures. Tous les bibelots restent ici, tu n'y touches pas. Compris?
Gédéon avait lancé un regard lourd de menaces à sa fille.
—D'accord.
Quel ennui sordide! Elle s'était imaginée en train de parcourir les pièces une à une, avec à ses côtés son père évoquant des souvenirs, des confidences attendries. Au lieu de ça, il l'avait directement mise au travail , avec son affabilité habituelle. Elle avait déjà vidé un débarras de son capharnaüm. Rien d'exotique, ni de très personnel. Des balais, des serpillères, des seaux, un assortiment assez fourni de détergents... Elle ne risquait pas de trouver son bonheur au milieu des torchons. Tout était parti à la poubelle. Et une matinée en fumée.
Si ça continuait comme ça, elle ne trouverait rien de ce qu'elle était venue chercher. Gédéon ne l'aiderait pas, elle s'était trompée en imaginant qu'il l'avait laissée venir pour sa bonne conscience. Elle avait vu la maison, voilà. Céline ne pouvait que rester coite devant l'ardeur qu'il mettait à liquider son histoire. Il avait décidé de vider les lieux pièce par pièce, espérant sans doute effacer le tout comme on noircit les cases sur une grille. Il était très tendu.
La chambre de Philomène était une pièce guère plus grande que le réduit de tout à l'heure. Il n'y avait qu'un petit bureau orné de quelques photos, une armoire pleine. Elle réalisa avec un certain effroi qu'il y avait un petit lit, très bas, qu'on aurait plutôt attendu dans un monastère, juste dans le coin derrière la porte. Sans doute la vieille dame y était-elle morte. Un frisson parcourait le dos de la jeune fille tandis qu'elle observait la couverture brune disposée à même le matelas.

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13 novembre 2007
entonnoir

Christine ne pouvait pas résister à ce genre de question. Elle avait scruté les vitrines d'un oeil expert.
—Mettez-moi cette part de tarte, là.
Et il fallait que ça lui retombe dessus, alors qu'elle s'était imaginé, à force, être sortie de quelque part...
En sortant du travail, ce soir, elle n'avait pas pris la peine de réfléchir, et presque sans s'en être rendue compte, elle avait dévalisé la petite boulangerie du quartier. Personne à la maison depuis deux jours; sans doute était-ce simplement un peu d'ennui qui la tracassait. Elle fronça les sourcils sur son éclair, en se disant que, tout de même, ils auraient pu appeler. Pour donner des nouvelles, dire que tout va bien...que sais-je?
Dire qu'elle avait convaincu Gédéon, à grands coups de menaces, de prières, d'emmener sa fille à Poitiers. Après tout, c'était l'unique occasion pour elle d'entrevoir quelques détails de ce passé, enfoui en même temps que ses rares témoins. Christine savait pertinemment que Gédéon ne parlerait jamais de lui-même. Elle avait presque été surprise qu'il cède. Peut-être ne le connaissait-elle pas aussi bien qu'elle se l'imaginait? Elle soupira. Rien de tel qu'une débauche de pâtisseries pour réfléchir un peu.
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08 novembre 2007
Gué
—Qu'est-ce qu'on fait maintenant?
Céline ne savait visiblement plus où donner de la tête. En entrant dans le grand salon, elle s'était tassée sur elle-même, comme l'aurait fait un manutentionnaire en entrant dans le bureau de son patron. Et maintenant, Gédéon s'amusait à la voir tourner en tous sens, bousculer un guéridon puis se raidir, enfin ne plus savoir que faire de sa propre présence.
—Fais gaffe à la table, c'est une pièce de musée. Il jubilait

—D'accord, je ne bouge plus, tu me dis où aller!
—ça va, je plaisante! Il posa la main sur l'épaule de sa fille, complètement crispée. Détends-toi! ce sont juste des babioles. Viens, on va aller récupérer quelques bricoles dans ma chambre.
C'était une pièce assez petite, très humide. Il n'y avait guère qu'un lit, une armoire. Sur la table de chevet était posée une vieille lampe dont l'abat-jour rose semblait sorti d'un bal gothique. C'était une chambre que l'occupant n'avait jamais aménagé. Il y dormait, voilà tout. Au mur, à peine avat-il punaisé la photo d'une voiture. Gédéon la décrocha avant de la fourrer dans sa poche. Puis il s'agenouilla près du lit, et tira d'en dessous une large caisse de bois. À l'intérieur s'entassaient des revues, quelques bandes dessinées, des jouets.
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06 novembre 2007
repos
Enfin dehors! Gédéon soufflait un peu, après avoir perdu sa matinée en paperasses. Ce satané notaire lui avait donné un compte-rendu des plus méticuleux sur ses possessions, et si au début cela était passé pour du zèle, ça avait fini par tourner à l'acharnement. Jamais il n'avait imaginé que l'on puisse dresser un inventaire aussi complet des bibelots présents dans une maison. Bon... Il s'agissait en réalité d'un peu plus que des bibelots, d'après leur valeur. Quand il y songeait , tous ces tableaux, vases, oeufs... tous ces objets étranges au milieu desquels il avait grandi, sans jamais se douter que certains d'entre eux, uniques, méritaient un contrat d'assurance ! Oui, Gédéon savait qu'il était l'unique descendant d'une famille au nom illustre. Jamais il n'avait imaginé ceci. Et malgré les explications qu'on lui avait données, il comprenait mal comment on avait pu réduire le patrimoine de son grand-père à une invraisemblable collection accumulée en vrac dans une seule demeure. Ce n'était pas vraiment l'important. Il ne saurait sans doute jamais pourquoi ses grands-parents avaient joué les absents, au point de ne lui être que des visages sur quelques photographies.
Avec le recul, il commençait à se poser certaines questions. En premier lieu, il se demandait évidemment quel crime avait pu commettre Gertrud, pour mériter d'être abandonnée de ses parents. Ensuite, comment l'idée de dilapider tout son héritage en retour avait pu aboutir à cet extraordinaire empilement d'objets de luxe. Comment Philomène avait-elle pu la laisser faire, elle, tellement dévouée à la famille? Peut-être s'était-elle sentie abandonnée elle aussi. En sortant du parking, la vieille Ford hoqueta. Une fois toutes ces histoires bouclées, ventes, honoraires, il en changerait. Peut-être pour une voiture de luxe...
Il balançait entre cet état de béatitude cupide et un malaise au goût douceâtre_ on lui avait autrefois inculqué quelques rations de morale_ lorsqu'il arriva chez sa mère. Il entra au rez-de-chaussée, dans la cuisine où Philomène avait pour habitude de dîner, après avoir bordé Gertrud. Accoudée à la table, l'air blasé, Céline finissait de boire la brique de lait qu'elle avait emportée le matin pour la route. Elle plissait les yeux pour lire, sur le carton, les petits caractères.
—Je vais allumer la chaudière, il fait un froid de canard là-dedans! Pourquoi tu ne m'as pas attendu dans le salon comme je t'avais dit?
— J'osais pas entrer... Avec tous ces morts.
Elle avait le chic pour l'embarrasser. Il resta interdit un long moment, à regarder avec un oeil plat sa fille, qu'il aurait voulu étrangler. Sans la tuer! Un peu comme dans les dessins animés, histoire de se détendre.
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