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31 octobre 2007

absences

    Gédéon songeait à Philomène, et comme il écoutait vaguement le récit de sa fin de vie, il réalisait que les origines de la gouvernante lui étaient parfaitement inconnues. Elle avait toujours été là; désormais elle reposait seule au fond d'un cimetière d'où elle serait expulsée dans moins d'un siècle.  Il se souvenait des paroles d' Eleanor Rigby, avec un pincement au coeur réalisait dans quelle solitude il avait laissé la vieille dame. 

   A l'enterrement de la pauvre Madame Philomène, il y avait le curé de sa paroisse, qui la connaissait bien. Il avait dû emmener quelques-unes de ses bigotes... Puis il y avait le notaire; ils avaient sympathisé autour de leur commune dévotion pour cette étrange famille qui était celle de Gédéon. Dans la voix de l'avoué, nul indice d'un quelconque reproche à son encontre. Il crut tout de même bon de justifier son absence, en rappelant que personne ne l'avait prévenu du décès de la gouvernante. 

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Il y eut un blanc dans la conversation. Plutôt douloureux. Parfois dans sa maladresse, Gédéon pouvait se montrer blessant.  

28 octobre 2007

retours

    Devant la demeure où sa grand-mère était morte, Céline tuait le temps en poussant de petits tas de gravier blanc du bout de ses chaussures. C'était agréable, elle aurait pu patienter ainsi durant des heures. Gédéon lui avait pourtant laissé la clé en la déposant, avec la consigne d'entrer pour ne pas attraper froid. Au fond, elle préférait attendre qu'il revienne de chez le notaire. La perspective de pénétrer seule dans cet endroit lugubre ne l'enchantait pas. Non qu'elle ait été du genre à croire...

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"Peut-être que si au fond, se disait-elle.

Et elle tentait de s'occuper l'esprit à des pensées plus terre à terre. Après toutes ces années de silence, de secrets, Gédéon lui avait découvert son histoire en quelques heures. Elle avait un peu de mal à comprendre pourquoi, et cela ne l'intéressait que peu au demeurant. Elle allait enfin pouvoir se pencher sur le passé, maintenant qu'il ne restait plus que des objets pour témoigner. Sans doute le décès de Philomène, cette  mystérieuse dame qui avait élevé l'enfant de Gertrud y était pour quelque chose. La pauvre Philomène, avait dit Gédéon, dont la longue et triste existence s'était terminée dans la solitude. Il n'avait été averti de son décès qu'après son inhumation, par le notaire, l'une des rares personnes à l'avoir fréquentée dans ses derniers instants. Dans la lettre qu'il avait envoyée, l'homme de loi l'invitait à régler une affaire d'héritage qui n'avait que trop traîné.

25 octobre 2007

pellicule

    Le vieux notaire, au costume de velours brun élimé, reçut la main de Gédéon l'air absent. Petit bonhomme préoccupé, il meublait à la perfection le fauteuil derrière son bureau.  Gédéon lui trouvait quelque chose de sale, un peu plus que poussiéreux, peut-être quelque peu moisi. De fait, l'étude sentait le renfermé. On ne devait pas souvent ouvrir les fenêtres derrière les lourds rideaux gris qui tombaient jusqu'au sol, donnant à l'étrange bureau quelques-uns des traits d'une chambre.

 "Je suppose que vous n'êtes pas sans avoir pris connaissance des dernières volontés de votre mère...

Gédéon, interloqué, laissa transparaître sa surprise.

—Oh excusez-moi. J'en oublie de vous présenter mes condoléances. 

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Il prit un dossier plutôt volumineux et le leva légèrement, de manière à pouvoir le lire. 
 

—Et ne vous en faites pas... Madame Philomène et moi-même avions su la persuader de ne pas conditionner vos droits à la succession. Non... en dehors du fait que ce genre de dispositions touchent toujours aux limites de la légalité, j'ai toujours été convaincu qu'elles nuisaient beaucoup à ceux qui restent. Votre mère était une jeune femme bien malheureuse. Madame Philomène, paix à son âme, a eu bien de la peine elle aussi."

Gédéon se sentait mal à l'aise. 

 

23 octobre 2007

portes

 Au premier étage de l'immeuble, l'étude partageait le pallier avec le cabinet d'un astrologue. Gédéon éprouvait parfois un attrait volatil pour les sciences occultes. À la vue de la plaque dorée où était gravé le nom du mage, l'impression de toucher du bout des doigts à un univers où tout faisait sens lui donnait des frissons. Il goûtait ces émotions enfantines, lorsque derrière lui la porte s'ouvrit, comme animée d'un mouvement propre. Dans un silence d'huile, elle tourna sur ses gonds, laissant courir un filet d'air tiède.
 
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Gédéon n'était plus un enfant. La femme qui l'avait élevé était morte, il allait surement devoir vendre la maison où il avait grandi pour payer les frais de succession: sa mère avait voué son existence à la dilapidation de la fortune familliale. Il se sentit soudain seul, les épaules lourdes.
 
"Entrez, je vous prie" fit une voix sans âge. 
 

21 octobre 2007

Torve

   C'était une matinée brumeuse. Le ciel bleu, au-dessus du brouillard, était comme une apparition lointaine. Pas de quoi inspirer la foi. Il devait être neuf heures: quelques volets dans la ruelle étaient ouverts. Sur le trottoir, une femme marchait tant bien que mal. Parfois elle titubait sur deux pas, puis se reprenait. Parfois elle semblait divaguer, hébétée à la vue de perspectives douteuses voire improbables. Quelques villes de province les ont érigé en figure d'une soif d'absolu, mâtinée de ces prudences qu'ailleurs on nomme veuleries. 

 

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 Derrière certaine vitre close_ le froid peut parfois se montrer mordant en automne, à Poitiers_ l'observait peut-être quelque vieille femme, en se demandant si ces pas de côté et ces entrechats engourdis étaient dûs à une ivresse, ou si, tristement seule, la dame n'était pas sur le point de succomber à un malaise. 

En passant devant le pas d'un ancien hôtel particulier, elle frôla l'épaule de Gédéon attendant patiemment qu'on lui ouvre la porte de chez le notaire. Il se retourna sur la personne qui l'avait presque bousculé; à la façon dont les jambes remplissaient les hautes bottes de cuir, et au roulis des hanches, il devina une quadragénaire, célibataire sans doute. La silhouette lui sortit de l'esprit lorsqu'il entendit claquer le verrou. Il entra dans une petite cour intérieure bordée de jardinières, où se mouraient des géraniums épars.

  

18 octobre 2007

Timbres

 

    Il y avait du bruit en bas. Des haussements de tons inhabituels dans cette maison, quelques bousculades. Christine descendit, curieuse.

Gédéon et sa fille ne parlaient pas souvent ensemble. L'esquive était en général leur seul mode de communication. Christine surprenait parfois son mari sortant de la pièce lorsqu'entrait Céline. Ce soir-là, ils se chamaillaient tous les deux, on aurait dit deux gosses. Céline avait relevé le courier. Elle avait trouvé dans la boîte une lettre expédiée à Poitiers, elle refusait de la donner à son père. Christine resta à l'écart. Pour une fois qu'elle n'avait pas à jouer les intermédiaires...

— Allez, donne-moi ça.

Gédéon n'était pas d'humeur à jouer, contrairement à sa fille. Elle voulait bien remettre l'enveloppe, à condition d'être informée de son contenu.

— C'est hors de question. Il n'y a rien là dedans qui te regarde. Non mais pour qui tu te prends? Je ne fouine pas dans tes affaires moi!

Céline soutenait malgré tout le regard glacé de son père. Dans ses yeux perlaient de petites larmes, elle s'efforçait de les retenir tandis qu'il débitait de ces inepties dont lui seul avait le secret.

—Tu me fatigues à la fin... Je ne sais pas ce que tu as en ce moment, mais il te passe de drôles d'idées par la tête. 

La jeune fille lâchait prise. Gédéon lui prit le papier des mains.

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Elle esquissait un dernier mouvement pour s'approcher, mais lui, à la manière d'un enfant qui refuse de prêter, éloigna l'objet de la dispute d'un geste vif. L'adolescente, visiblement  blessée, s'en retourna en haussant les épaules. Christine allait devoir recoller les morceaux.

15 octobre 2007

houle

    En rentrant chez elle ce soir-là, Christine trouva sa fille dans le salon, occupée à feuilleter un catalogue. Dans la cuisine, Gédéon rongeait un morceau de pain histoire de patienter jusqu'au repas. Elle monta directement dans la salle de bain. Avant toute chose, en rentrant le soir, elle se démaquillait. Toute la journée elle devait supporter et entretenir cette composition de fards qui lui faisaient la peau bien lisse. Au fil des heures, il lui semblait que le maquillage se chargeait de poussières, absorbait les odeurs, les parfums, toutes les particules au contact desquelles elle finissait par se sentir sale. Les clients de l'agence de voyage où elle travaillait étaient rarement désagréables mais chacun d'entre eux laissait comme une infime signature de son passage sur elle, qui un postillon, qui une odeur de tabac... À la fin, imprégnée de ces foules, elle se sentait prise au piège, asphyxiée.

 

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    Souvent elle évoquait avec plaisir ses débuts, l'élaboration de ces ornements qu'elle portait comme un uniforme, qui lui donnait une allure si professionnelle. Aujourd'hui, comme tout s'use,  seule demeurait la trame d'origine, le reste n'était que rapiéçage. d'ici quelques années on lui confierait enfin la gestion de l'agence, elle laisserait avec plaisir sa place à la peau moins flasque d'une jeune diplômée. À son miroir elle s'absorbait dans la contemplation de ses yeux, dans le vert desquels elle retrouvait un peu de ce qui avait été rêvé.
  
 
 

 

11 octobre 2007

habitée

 Au premier abord, la télévision du matin est toujours décevante. C'est un pot-pourri de tout ce qui se fait de plus bâclé. Deux tranches de séries poussives aux acteurs décatis surmontées d'une émission sur l'actualité des stars. Au milieu de ce triste sandwich, un magazine pour les mères au foyer, et un autre, peuplé de truffes bien dévotes pour celle qui n'ont pas encore pondu.

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    Céline s'ennuyait, elle commençait à regretter de ne pas être retourné en cours ce matin. Elle n'avait pas si mal après tout...
Les teintes pâles des plateaux lui donnaient envie d'y mettre du sel. Ou du ketchup...
 Peu à peu, la lassitude l'étourdissait. Sur ses épaules un abattement sans réel objet; dans le salon autour d'elle se reflétait toute la vacuité  de ces scènes sans spectateurs où ne se jouait rien. Dans son univers de meubles inhabités, elle était seule devant le poste, et les femmes qui s'adressaient à elle avaient du mal à croire que quelqu'un les écoutait. Elle se doutait vaguement que cette tristesse était celle du retraité, du sans emploi. La désolation d'une existence désertée cherchant vainement un appui, une justification dans ce rapport étrange. Le besoin d'uriner se fit enfin sentir, et elle réussit à s'extirper de sa contemplation vertigineuse. 

 

09 octobre 2007

Esprit

 

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 La lecture de ces vers au sens desquels elle ne parvenait pas à s'attacher lui évoquait le visage d'un inconnu. Peut-être croisé au détour d'une promenade estivale. En regardant par la lucarne au verre dépoli, elle devinait un ciel indécis laissant filtrer ci et là quelque rai de soleil. Quelles clartés louches dans l'oeil de l'ivrogne... Maintenant qu'elle y pensait, elle avait du mal à se rappeler un seul moment agréable dans ses vacances. Elle avait cherché à tromper de mille façons l'ennui, la solitude. Elle avait soif soudain, et se demanda si le frigo ne renfermait pas une bouteille entamée. Elle se ravisa, et comme le climat était à l'amer, elle se tira une langue pointue dans le miroir. En descendant au salon, elle prit la peine de ranger le recueil obscène à sa place dans la bibliothèque. Elle s'affala ensuite sur le sofa. Peut-être trouverait-elle un film ou quelque chose de ressemblant _ l'épopée glorieuse d'un unijambiste à vélo par exemple _ pour la distraire. Peut-on dire du vin qu'il est un filtre? 

 

07 octobre 2007

Fontaine

    Tous les jours c'était la même histoire. Dès qu'il sortait de chez lui, le chien des voisins se jetait sur le grillage pour aboyer. Gédéon avait toujours laissé courir. Il ne tenait pas à s'embarquer dans des querelles à n'en plus finir. Alors il endurait ce cirque tous les matins, doutant toujours un peu plus du bien fondé de son attitude. Peut-être était-il tout simplement un peu lâche, un peu feignant. Après tout, maintenant, tout le voisinage s'était habitué, il n'était de toute façon plus temps d'agir.

Il ferma la porte de sa maison qui ressemblait à toutes celles du quartier. Tout était identique, de la couleur du crépi à la taille du jardin. Un alignement parfait ; entre deux murs seule une bande de pelouse que tranchait en son milieu un grillage. Dans l'intervale les jappements heurtaient le béton; ça résonnait comme dans la tête d'un fou.

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Ce matin, le bruit réveilla Céline, qui dormait encore lorsque son père claqua la porte. Elle ouvrit un oeil blasé, et grimaça lorsque l'odeur d'omelette qui remontait de la cuisine vint chatouiller ses narines. Elle qui ne pouvait rien avaler le matin...
Après avoir enfilé un jogging gris et un t-shirt vert, accoutrement adéquat pour une journée de déambulation domestique, elle se rendit à la salle de bains. Depuis deux jours, elle était tenue à l'écart de sa passionnante vie lycéenne par une méchante cystite. Son emploi du temps se résumait à des aller-retours incessants entre le salon et les toilettes. La maison était vide ; tout le monde parti au travail, elle goûtait finalement un peu de repos. Elle en profitait pour se replonger dans la lecture de quelques poètes. Les pieds nus sur le carrelage, elle attendait que passe la douleur en butant sur une strophe de Baudelaire. Elle passait et repassait le doigt sur la page mince d'un bouquin usé: 
 
J'ai demandé souvent à des vins capiteux
D'endormir pour un jour la terreur qui me mine; 
Le vin rend l'oeil plus clair et l'oreille plus fine! 
 
 
 

 

 

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