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29 septembre 2007

Testament

 

    Il entra par la cuisine, et suivit Philomène à travers la maison. Rien, absolument rien n'avait changé ici depuis sa venue au monde ; il entrait une ennième fois dans chaque pièce, traversait chaque couloir avec l'impression tenace de n'avoir jamais quitté ce domicile. Ici on avait aboli le temps, chaque jour mimait le précédent. La tournure d'esprit propre à Gertrud se reflétait partout. Des objets hétéroclites étouffés sous des tas d'habits jonchaient le sol d'une chambre inutile tandis que le débarras attenant était maintenu absolument vide, immaculé. 

 Derrière la buanderie, au rez-de-chaussée, il y avait un petit cabinet où Gédéon n'était pas admis du temps de son enfance. Aujourd'hui Philomène l'y faisait entrer avant elle. La petite pièce avait fait office de salon. Sur les murs couverts de tentures vineuses étaient quelques photographies déteintes, datées et signées. Contre un mur, un canapé de cuir noir était envahi de revues. Un énorme cendrier de pierre débordait de mégots et de cendre contre l'un de ses accoudoirs. Au sol devant, un tapis aux teintes ocres couvrait le carrelage blanc. Face au sofa, un poste de télévision juché sur une frêle desserte masquait mal le capharnaüm qui empêchait l'accès à la fenêtre aux volets toujours clos. Des boîtes à chapeau, des journaux, de vieilles chaussures s'étaient empilés là, les uns après les autres, inexorablement. 

 Une bouteille de cognac prenait l'air sur le tapis. Philomène s'en saisit. Elle alluma la télévision et le petit caméscope qui était branché dessus, demanda à Gédéon de s'asseoir en lui désignant le canapé. Il regimba: 

—Écoute Philomène, je comprends ta tristesse... Mais tu n'as plus besoin de te livrer à ce genre de choses maintenant et...

La vieille le coupa sèchement:

—Cela n'a rien à voir. Ta mère m'a expressément demandé de te montrer cet enregistrement après sa mort, je ne fais qu'honorer ses dernières volontés. Maintenant assieds-toi je te prie!

Le jeune homme ne trouvait plus rien à dire. Comme autrefois, il se soumettait à l'autorité de la vieille. Elle éteignit la lumière, et resta debout, à côté de l'interrupteur.

 

Gertrud s'était filmée dans sa chambre, affublée d'une robe de satin blanc qui devait dater d'avant son mariage. Elle prenait la pose. À la fatigue de ses traits, son fils estima que les images dataient  de deux semaines tout au plus.

  

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"Mon cher Gédéon... mon fils...

Comme tu peux le constater, je n'ai pas beaucoup changé depuis ta dernière visite... Simplement, à l'intérieur vois-tu, je suis très malade... je pense qu'il est urgent pour moi de te dire tout ce que j'ai sur le coeur... Il est vrai qu'entre nous...."

 

 

 

 

 

À cet instant, le film coupait, l'écran continuait de fonctionner à vide.

Puis le film reprenait, ou recommençait différemment. Il n'aurait sû dire...

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Elle se frottait une jambe sur l'autre, visiblement nerveuse.
—Vois-tu... Comme les arbres ont des racines... Dans un soupir elle se levait pour couper la caméra.
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Elle enchaînait les pauses comme autant de portraits, un florilège de ses manies. Et elle remâchait sans cesse les même vieilles obsessions.
 
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— Entre nous... J'ai décidé de tirer un trait sur le passé, je ne t'en veux pas tu sais... Je pense qu'il est important que tu le saches.

 —Non... ce qui me préoccupe, c'est autre chose, c'est très important.

 

 

 Parfois, la fatigue rompait sa contenance, et l'on pouvait apercevoir cette lueur tranchante dans le regard. C'était cette chose qui la rongeait depuis tant d'années. 

 

 

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 "—J'ai si souvent cherché à fuir moi aussi... Comme toi... Amilcar aussi...

 

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 ...
 
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"—Et voilà où nous en sommes!
Et voulant faire un tour sur elle même, sans doute pour donner du volume à son propos, elle s'affalait par-terre.
Philomène accourrait, la redressait. Juste le temps de reprendre ses esprits, la tête dans les mains, et elle la repoussait violemment, avec cette cruauté qui caractérisait si bien leur relation.
 
 
Elle s'était plue ensuite à se filmer dans des poses alanguies, à la limite du sordide. Gédéon, médusé, n'osait pas même jeter un oeil en direction de Philomène, toujours debout contre la porte. Il réalisait  que la vieille avait assisté sa maîtresse dans la moindre de ses lubies, sans restriction aucune. La dévotion de Philomène l'avait toujours inquiété. Aujourd'hui elle l'effrayait proprement. 
 
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—Je vais bientôt mourir, Gédéon. Je veux pouvoir compter sur toi pour... Pour le repos de mon âme...
 
Nous avons été tellement malheureux ici... Il faut que tu retrouves Amilcar, por lui raconter.
Ouvrant les bras elle se mettait à pleurer doucement et ânonnait sans cesse:
"mon amour... mon bel amour..."
 
 —Il faut lui dire combien nous avons été punis, oui, peut-être il reviendra?
S'il peut pardonner, peut-être... peut-être qu'il reviendra?
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Elle se griffait la joue violemment, en proie à une extrême frayeur. Et elle restait comme ça, ne disait plus rien.
...
—il faut que tu retrouves Amilcar, je t'en supplie Gédéon.
 
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Mon pauvre Gédéon...
Je suis tellement lasse!
 
 
C'était tout.
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Le téléviseur restait là, suspendu au milieu des ténèbres, crachant un son monotone, absent à lui-même.
Il semblait soudain minuscule.
Et malgré la répugnance qu'il avait éprouvé, Gédéon se sentait soudain désemparé, comme abandonné.
 
 
  
 
 

 

 

23 septembre 2007

demeure

    Ils terminèrent leur repas en silence, chacun rêvant à part. Le jeune serveur, désoeuvré, les observait appuyé sur le montant de la porte à battants qui donnait sur la cuisine. Comme il n'avait pas envie de faire la vaisselle, il restait là à écouter les tintements légers des ustensiles sur les assiettes. Enfin, Gédéon lui fit signe. 

"—Apportez-nous donc la note, voulez-vous?

—Bien sûr..."

Comme il remplissait un chèque, il s'arrêta pour demander à Philomène: 

"—Et maintenant, où est-ce qu'on va?

Il avait peur de bien connaître la réponse.

    Un taxi les attendait dans la petite rue , devant la porte vitrée du restaurant. Ils roulèrent peu; la maison était située en périphérie de Poitiers. C'était là que Gertrud et Philomène avaient passé la majeure partie de leur triste existence commune.

 

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 Tandis qu'il regardait s'éloigner la voiture au fond de l'allée de cyprès, Gédéon sentait un poids ancien peser sur sa poitrine. Cette maison, ce gravier blanc sous ses pieds et cet escalier interminable avaient été le théâtre de son enfance, ternie par la solitude, parfois la peur. Il avait partagé ici avec Philomène une sujétion sans borne à la tyrannie délirante de Gertrud. En somme, seule l'horreur que sa présence inspirait à sa mère lui avait permis d'échapper à la vie recluse qu'avait mené la vieille gouvernante.

Lorsqu'il fut en âge, Gertrud avait ordonné qu'on l'envoie en pension. Aujourd'hui, il revenait, et planait autour de lui comme la crainte aérienne d'un cri d'hystérie, d'une violente dispute dont les éclats parviendraient jusqu'à lui.

Il n'osait pas entrer, Philomène passa la tête par la porte pour l'appeler. Gertrud avait laissé quelque chose pour lui. 

20 septembre 2007

marche

    C'était vraisemblablement une de ces journées porteuses d'évènements, de ceux qui réorientent le cours d'une vie. 
Philomène, avec sa maestria habituelle, avait réglé l'emploi du temps de Gédéon. Tout organiser, tout mesurer et mettre en scène, jusqu'au temps qui séparait le dîner du coucher, avait été son seul recours, lorsque Gertrud avait sombré dans la psychose la plus totale, afin de garder les pieds sur terre. Aujourd'hui elle ressemblait un peu à une machine qui continue de fonctionner tandis qu'autour a cessé d'exister le motif de sa marche empesée. 
 Ils déjeunèrent tous les deux dans un restaurant sans prétention de la ville haute. Si elle affectait une certaine sérénité dans ses traits étirés par la fatigue, les yeux de Philomène semblaient comme vidés de leur substance depuis la fin de la cérémonie. Le ton uniforme de sa voix, ses joues qui se creusaient: Gédéon, dont le coeur enflait jusqu'à lui faire pousser un soupir, entrait en vénération pour elle. Durant un très court instant, il se prit à penser que la vieille dame n'en avait plus pour longtemps.
 
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 Tout en souriant niaisement, elle avalait de toutes petites bouchées. Elle parla des derniers jours de Gertrud, dont les souvenirs s'étaient douloureusement éveillés; des remords dans la voix de celle-ci lorsqu'elle avait évoqué le passé, les regrets de n'avoir pas sû aimer son propre enfant...
"— Gertrud était une  détraquée bêlante, qui aurait bien mérité...
Gédéon se mordit la lèvre pour s'empêcher d'aller plus loin. Mais Philomène ne semblait pas entendre, elle continuait de fuir du regard, de sourire en coin.  
 
 
 

18 septembre 2007

vague

    Au fond du cimetière, un grand tilleul surplombait le caveau où Gertrud entrait, auprès de ses parents. 
On avait prévu une cérémonie simple ; Philomène se tenant à côté de Gédéon, on venait les embrasser. Des cousins de la famille, d'anciennes amies _ principalement de vieilles filles la vacherie chevillée au corps _ défilaient lentement, la tête basse, puis se groupaient un peu à l'écart, prenaient des nouvelles, renouaient des contacts.
De tout ce monde, pas un n'avait visité Gertrud depuis un quart de siècle au moins. Ils l'avaient laissée sombrer seule avec pour garde-malade sa Philomène, sans doute l'unique personne à l'avoir jamais aimée.
 
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L'air était doux dans l'ombre dense de cet arbre. Sous les pieds, le gravier blanc crissait gentiment. N'était cet environnement macabre, on se serait attardé avec plaisir jusqu'au soir, un verre à la main, en cet agréable séjour. Parfois l'espace d'un instant, on se prend à envier le sort de tel ou tel cadavre. 

 

À la vue du cercueil, l'humeur de Gédéon s'adoucissait. Il se demandait maintenant s'il n'aurait pas aimé contempler le visage de sa mère une dernière fois, trop tard.

La présence de toutes ces personnes l'incommodait. Toutes ces femmes vieillissantes, avec leur manie de se rassurer lorsque la mort en touche une autre... Elles avaient bien dû le voir, elles, ce visage, et l'étudier encore! Pour voir s'il avait bien marqué les années, s'il n'était pas demeuré trop beau...

Après tout, c'était pour Gertrud qu'elles étaient venues, ce qui prouvait qu'au moins elles en gardaient la mémoire. C'est la pensée que lui suggérèrent les larmes de l'une d'entre elles. 

16 septembre 2007

abri

    En sortant de la gare, il traîna un peu les pieds dans des ruelles pittoresques. Ici un sex-shop, là un brocanteur avait fermé pour être remplacé par une boutique de téléphonie.  Sur de nombreuses façades, sur les balcons, les volets,  des panneaux de plastique ficelés à la hâte signalaient la mise en vente de maisons de ville. On devinait aisément derrière les volets clos des appartements sans charme, vides.

La chaleur le fatiguait. Il entra dans un café en se demandant s' il ne devait pas faire quelque chose au sujet de ses kilos superflus. À l'intérieur l'ambiance était, comme dans beaucoup de ces endroits, fraîche et sans intérêt. Gédéon commanda un demi tandis que les habitués grommelaient un peu moins fort qu'à l'accoutumée, probablement intimidés par l'intrusion, au milieu de la matinée, d'un individu sapé comme pour un enterrement. Le regard perdu dans le mur de bouteilles derrière le comptoir, il repensait au coup de fil de Philomène, quelques jours auparavant.

    Il n'avait pas revu la vieille dame depuis qu'il était venu lui présenter sa femme. Il n'avait pas pris de nouvelles non plus. Cela remontait à six ou sept ans en arrière. Pourtant, au moment de décrocher le téléphone, il avait pensé à elle. Et c'était bien cette voix _ plus fatiguée qu'autrefois _ qui s'empêtrait dans toutes sortes d'explications saugrenues. Visiblement paniquée, elle lui annonçait la mort de Gertrud. Maintenant qu'il y songeait, son estomac se nouait jusqu'à lui couper toute envie de boire. Comme un poison remontaient des reproches qui ne trouveraient jamais l'occasion de s'exprimer. Il prit une cacahuète dans la coupelle sur le bar, et fila aux toilettes.

 

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La porte de l'église était close, la messe était loin d'être finie lorsqu'il arriva sur le parvis. Devant, le personnel du service funèbre attendait sagement à côté du monospace qui servait de corbillard. Gédéon s'approcha d'une haie, sur le côté du temple, qui jetait à peine assez d'ombre pour s' abriter. Il n'avait aucune envie d'assiter à l'office. Il imaginait parfaitement Philomène en train de pleurer comme une vache, cette image le dégoûtait. Pourtant, s'il était venu, c'était mû par son attachement à la duègne de sa mère. Il s'en voulait un peu maintenant de ne pas être monté dans un train la veille, pour aider aux préparatifs. Non, il n'avait aucune envie d'assister à la messe.  Ce serait assez de recevoir les condoléances au cimetière.  Cela irait bien comme ça.

Enfin, on entendit des bruits qui provenaient de l'intérieur; le cortège ne tarderait pas à se former. On sortait, petit à petit. Quand il aperçut Philomène,

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il se sentit coupable une fois encore, de n'être pas venu plus tôt pour la soutenir. Son attitude était d'une dignité exemplaire, et pour cause: elle n'avait personne sur qui se reposer.  Lorsqu'il l'eut embrassé, elle esquissa un sourire. 

-Tu es venu, dit-elle, soulagée. Une larme roulait sur cette joue usée. Gédéon la prit par le bras, sanglota un peu.  

 

 

   
 

 

13 septembre 2007

Contact

  Dans le train qui l'emmenait à Poitiers, Gédéon s'ennuyait.

Un ado avait abandonné son Psykopat en descendant à l'arrêt précédent. Il se leva pour le prendre et se mit à le feuilleter. De temps à autre, il levait la tête comme pour vérifier que le wagon était toujours vide. Dehors, le paysage était affreusement monotone en été. Entre deux zones industrielles quelques dizaines de champs surexploités. Il restait peu de pâturages dans cette région. Trop plate pour mériter le respect, sans doute.

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Aujourd'hui, il ne parvenait à fixer son attention sur rien. Ses pensées n'étaient que coq-à-l'âne, même les courtes bd qu'il avait sous les yeux lui semblaient hiéroglyphiques. Il abandonna le magazine. Peut-être un autre gamin serait-il intéressé. Après tout, ce wagon ressemblait plus ou moins à une salle d'attente, autant qu'on y laisse un peu de lecture.
 
 Il avait le front collé à la vitre lorsque le train entra en gare. Il ne savait plus très bien en quel honneur il avait fait le voyage. Peut-être qu'au départ il espérait vaguement de cette journée qu'elle lui permette de tourner la page, d'en finir avec cette odieuse personne qu'on disait être sa mère. Désormais il n'était pas sûr d'avoir eu les pieds sur terre en prenant la décision de venir. 

 

11 septembre 2007

Genèse IV

    Quelque chose s'était produit, et Gertrud ne parvenait pas à le comprendre. Mais elle restait convaincue que le médecin nourrissait de mauvaises dispositions à son égard. N'était-elle pas restée polie, avait-elle prononcé quelque parole malencontreuse? Sans doute. Car autrement, comment expliquer cette étrange rictus au coin des lèvres trop fines du petit bonhomme lorsqu'il lui avait annoncé sa grossesse?

Elle rentra chez elle dans un taxi, n'étant aucunement disposée à croiser le regard de son chauffeur. Elle appela sans tarder Philomène.

—Figure-toi, lui dit-elle, que cet excentrique me diagnostique une grossesse!

—Eh bien, mademoiselle?

—J'irai voir un autre médecin!

—Si je puis me permettre, il n'est pas besoin d'être docteur pour constater que vous attendez un enfant. 

 Philomène leva les yeux au ciel. 

—Cela me rappelle mes vingt ans... Et reposant son regard lourd de bienveillance sur Gertrud: Quel bonheur ineffable vous attend!

—Ah non! ne t'y mets pas toi aussi!

Gertrud la congédia.

Elle eut besoin d'une nuit entière.

Puis elle appela sa gouvernante:

—Oh Philomène, lui dit-elle, des larmes sur les joues, pourquoi? Pourquoi moi?

—Enfin, répondit la servante en plissant les yeux, vous devriez le savoir!

—Oh Philomène! mais que faire maintenant?

—Eh bien, en pareil cas, l'usage veut que ce soit le père de la demoiselle qui somme le jeune homme en cause de sauvegarder l'honneur de sa fille.

Gertrud manda donc  un télégramme à son père, en visite à un ami d'Amérique du Sud.

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Elle fit ensuite mener quelques recherches afin de découvrir où joindre sa mère, qui errait quelque par en Afrique.

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Enfin tout fut arrangé à la hâte, on envoya les faire-part un mois seulement avant la date retenue.

La cérémonie se déroula sans fioritures, on jasa beaucoup. Gertrud était couverte de honte, elle tenait à peine debout; elle ne s'était pas alimentée de toute une semaine pour rentrer dans sa robe d'un blanc immaculé. Amilcar dit "oui" sans desserrer les dents : son beau père avait eu recours à la menace pour le convaincre, alors qu'il en aimait une autre depuis plus d'un mois. Sans ce mariage, il aurait été totalement ostracisé; l'influence du père de Gertrud était sans mesure.

La mère de la mariée s'amusa beaucoup durant la réception, très heureuse de constater combien son petit monde, comme elle l'appelait s'égaillait en son absence. Elle put à loisir rire des excentricités de son ami médecin, qui ne cessa de s'enivrer en discourant des joies de la maternité. 

Enfin la fête eut raison de chacun, et l'on se désintéressa de la nouvelle famille ainsi formée.  

 

 

09 septembre 2007

Genèse III


 Paris était calme. Il y régnait une chaleur constante, l'atmosphère sereine était celle d'un cocon. 

Gertrud restait enfermée depuis plusieurs jours. Quand elle ne perdait pas son temps en essayages de robes mal taillées, elle le passait devant une psyché, à tâter ces étranges rondeurs qui s'obstinaient à grandir. Cela tournait proprement à l'obsession. Si bien qu'Amilcar, fatigué de ses interrogations puériles, prenait un peu de distance. On ne l'avait quasiment pas vu depuis leur retour de Méditerranée. 

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    Elle tournait et se retournait, tordait le cou pour tenter d'apercevoir un peu plus d'elle. Elle aurait voulu se voir de l'extérieur, pouvoir s'examiner sous chaque angle, et peut-être réaliser qu'elle ne changeait pas véritablement.

Sans cesse elle sollicitait l'intervention de sa gouvernante, Philomène, dont la patience n'avait d'égale que son sens de la pédagogie. Elle savait rassurer Gertrud et tentait, par allusions, de l'amener à se poser certaines questions. 

" Mais enfin Mademoiselle, vous êtes radieuse! répétait-elle à longueur de journée. Vous devriez sortir, une femme ne peut pas s'épanouir en restant cloîtrée! "

Mais Gertrud n'entendait rien, elle n'en finissait pas d'essayer de mincir, d'observer ce corps qui dans aucune robe digne de ce nom ne rentrait plus.

En désespoir de cause, Philomène réussit à la convaincre de consulter.

    La jeune fille s'en fut voir un grand professeur, ami de sa mère. Elle n'appréciait guère les médecins, estimant que certaines choses n'auraient jamais dû franchir les barrières de son intimité. Aussi, elle entra dans le cabinet avec une certaine appréhension. 

    Les étranges yeux ronds du praticien manquaient de fond. Il y avait en outre quelque chose d'inquiétant à l'entendre parler; ses manières semblaient par trop calculées pour être naturelles. Mais après tout, la réputation de l'homme étant sans tâche, elle devait lui accorder un minimum de confiance. Il ne lui ferait sans doute aucun mal.

Il l'invita à s'asseoir, en fit autant.

 

 

 

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—Dites-moi, comment se porte votre mère? demanda-t-il tout en tapotant ses doigts les uns contre les autres.


Gertrud lui avoua ne pas en savoir grand chose, Madame était en voyage autour du monde depuis plus de trois mois. 

La blouse immaculée au col trop bien ajusté raidissait un peu plus la silhouette déjà osseuse du petit homme. Il demeurait silencieux durant de longs instants, juste assez, à vrai dire, pour que cela devienne gênant. Mais Gertrud attendait qu'il prît la parole sagement, et observait, curieuse, l'étrange agencement du cabinet.

Le mauvais goût du professeur était légendaire. Sans doute l'avait-il contracté durant ses études, puis perfectionné de même que son savoir. Derrière son bureau où n'étaient qu'un stylo et quelques feuilles de papier blanc, le mur était entièrement occupé. Une collection de masques africains aux grimaces vulgaires côtoyait de petites vitrines suspendues, une bibliothèque médicale...Gertrud était frappée par la médiocrité de cette gouache du Vésuve en éruption  qui semblait chaperonner le docteur à la manière d'un perroquet sur l'épaule d'un pirate.  Sans aucun doute, se disait-elle, il l'avait réalisé lui-même.

Il se mit à griffonner  sur le papier devant lui et enfin: 

—Alors, Mademoiselle, qu'est-ce que je peux faire?

Gertrud tenta une vague explication au sujet de son poids...

—Bien bien, voyons ceci, lui dit-il en se levant.

Après un examen succint, il la pria de se rhabiller. Il attendit dans un de ces silences gênants qu'elle revienne s'asseoir au bureau.

Puis il lui posa quelques questions, ses étranges yeux la détaillaient.  

Vraisemblablement, aucun changement dans son hygiène de vie ne permettait d'expliquer une prise de poids aussi rapide.

—Peut-être devrions-nous pratiquer une analyse, parfois, un dérèglement hormonal...

Il s'était arrêté, se redressa en plissant un peu les yeux. Puis il demanda à Gertrud:

—Dites-moi, de quand datent vos dernières... choses?

—Quelles choses?demanda-t-elle ingénuement. Oh! 

Elle rougit. 

—À vrai dire... Maintenant que vous m'interrogez...

—Bien! ne cherchons plus alors! Vous attendez sans doute un enfant.

 

 

 

 




 

 

06 septembre 2007

Genèse II

 Ils étaient si las!

Quelques semaines leur avaient suffi pour souffrir les vertiges du désoeuvrement le plus accompli.

De dîners en soirées, ils traînaient les pieds au bout d'une dizaine de jours. Ils ne savaient plus qu'inventer pour se distraire un peu

en attendant leur retour à Paris.

En attendant, les regards convergeaient vers le couple ;  Amilcar dansait divinement, tandis que Gertrude embellissait, s'épanouissait de jour en jour.  Quelle chance ils avaient, quelle joie de vivre extraordinaire dans ces regards!

 ils tournaient en rond. Amilcar s'était fait offrir deux autos de sport, il partait avec la première à Montecarlo un jour et prenait la seconde pour descendre jusqu'en Carmargue le lendemain. 

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Les paysages se succédaient, tous plus marins les uns que les autres. Les platitudes désolantes leur pesaient.
 
 

 Enfin, Gertrude, exténuée d'ennui, parvenait à peine à se lever. Elle se prélassait des jours entiers dans sa chambre, poussait le vice jusqu'à passer toute une journée sans s'habiller. En réalité, depuis peu elle avait remarqué que plusieurs de ses robes la boudinaient...

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—Rentrons à Paris dès demain, veux-tu? lui demanda-t-elle un soir.
J'irai flâner dans quelque boutique, j'ai besoin de nouvelles tenues.
—Huh?
—S'il te plaît.
—Quelle idée saugrenue! L'ennui te suggère de ces lubies!
Soit! rentrons, après tout. Et je vais même te dire mieux, c'est moi qui te ramène. 
 
 L'on chargea deux ou trois malles dans la Jaguar le lendemain matin. 
Amilcar sentait un vent de liberté souffler sur ce mois d'Août.
 
Gertrude regardait passer les arbres au bord des routes et goûtait particulièrement les variations de tons sur un horizon escarpé.
 
 
 
 

 

04 septembre 2007

Gédéon Genèse I

    Gertrud et Amilcar étaient deux rejetons de cette grande bourgeoisie désopilante autant qu'oisive dont les turpitudes ne sont mentionnées le plus souvent qu'au détour d'un livre fastidieux et parfaitement documenté.

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    Ces deux-là s'aimaient, ou du moins c'est ce qui avait été convenu d'après les critères d'esthétique et d'économie de rigueur. Depuis leur enfance on les avait placés côte à côte à chaque occasion ; plus tard leurs amis les considérèrent comme deux tourtereaux.
 

    Dans les années soixante, parvenus à l'âge où leurs corps élancés aux traits apolloniens ne demandaient qu'à vibrer de toutes leurs fibres, ils passaient leur temps à se déhancher nuitamment sur des tubes "yéyés".

     Si l'on pouvait dire leur jeunesse dorée, ils n'avaient certes pas la vie facile. Car dès leur prime adolescence, on les avait formés à l'exercice des mondanités, au détachement qu'il convient d'afficher lorsque l'on évolue dans un luxe permanent, à l'ennui que doit ressentir tout enfant de bonne famille tandis qu'il ingurgite ses leçons de latin. 

    Arrivés à l'âge adulte malgré tous les efforts des précepteurs, ils étaient parfaitement blasés, n'escomptaient qu'une exitence longue et monotone.

    À la fin du printemps, ils passaient quelques semaines au bord de la mer, dans un Saintrop' quelconque, où ils se reposaient le jour de leurs ébats nocturnes.  

 
 
 
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Cette année-là, ils s'étaient soumis à leurs examens de seconde année, avaient obtenu des résultats honorables.
Souvent ils s'absorbaient dans la contemplation, lui de l'écoulement d'un grain de sable, elle du ressac inexistant de la Méditerranée. 

 

 

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