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29 septembre 2007

Testament

 

    Il entra par la cuisine, et suivit Philomène à travers la maison. Rien, absolument rien n'avait changé ici depuis sa venue au monde ; il entrait une ennième fois dans chaque pièce, traversait chaque couloir avec l'impression tenace de n'avoir jamais quitté ce domicile. Ici on avait aboli le temps, chaque jour mimait le précédent. La tournure d'esprit propre à Gertrud se reflétait partout. Des objets hétéroclites étouffés sous des tas d'habits jonchaient le sol d'une chambre inutile tandis que le débarras attenant était maintenu absolument vide, immaculé. 

 Derrière la buanderie, au rez-de-chaussée, il y avait un petit cabinet où Gédéon n'était pas admis du temps de son enfance. Aujourd'hui Philomène l'y faisait entrer avant elle. La petite pièce avait fait office de salon. Sur les murs couverts de tentures vineuses étaient quelques photographies déteintes, datées et signées. Contre un mur, un canapé de cuir noir était envahi de revues. Un énorme cendrier de pierre débordait de mégots et de cendre contre l'un de ses accoudoirs. Au sol devant, un tapis aux teintes ocres couvrait le carrelage blanc. Face au sofa, un poste de télévision juché sur une frêle desserte masquait mal le capharnaüm qui empêchait l'accès à la fenêtre aux volets toujours clos. Des boîtes à chapeau, des journaux, de vieilles chaussures s'étaient empilés là, les uns après les autres, inexorablement. 

 Une bouteille de cognac prenait l'air sur le tapis. Philomène s'en saisit. Elle alluma la télévision et le petit caméscope qui était branché dessus, demanda à Gédéon de s'asseoir en lui désignant le canapé. Il regimba: 

—Écoute Philomène, je comprends ta tristesse... Mais tu n'as plus besoin de te livrer à ce genre de choses maintenant et...

La vieille le coupa sèchement:

—Cela n'a rien à voir. Ta mère m'a expressément demandé de te montrer cet enregistrement après sa mort, je ne fais qu'honorer ses dernières volontés. Maintenant assieds-toi je te prie!

Le jeune homme ne trouvait plus rien à dire. Comme autrefois, il se soumettait à l'autorité de la vieille. Elle éteignit la lumière, et resta debout, à côté de l'interrupteur.

 

Gertrud s'était filmée dans sa chambre, affublée d'une robe de satin blanc qui devait dater d'avant son mariage. Elle prenait la pose. À la fatigue de ses traits, son fils estima que les images dataient  de deux semaines tout au plus.

  

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"Mon cher Gédéon... mon fils...

Comme tu peux le constater, je n'ai pas beaucoup changé depuis ta dernière visite... Simplement, à l'intérieur vois-tu, je suis très malade... je pense qu'il est urgent pour moi de te dire tout ce que j'ai sur le coeur... Il est vrai qu'entre nous...."

 

 

 

 

 

À cet instant, le film coupait, l'écran continuait de fonctionner à vide.

Puis le film reprenait, ou recommençait différemment. Il n'aurait sû dire...

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Elle se frottait une jambe sur l'autre, visiblement nerveuse.
—Vois-tu... Comme les arbres ont des racines... Dans un soupir elle se levait pour couper la caméra.
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Elle enchaînait les pauses comme autant de portraits, un florilège de ses manies. Et elle remâchait sans cesse les même vieilles obsessions.
 
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— Entre nous... J'ai décidé de tirer un trait sur le passé, je ne t'en veux pas tu sais... Je pense qu'il est important que tu le saches.

 —Non... ce qui me préoccupe, c'est autre chose, c'est très important.

 

 

 Parfois, la fatigue rompait sa contenance, et l'on pouvait apercevoir cette lueur tranchante dans le regard. C'était cette chose qui la rongeait depuis tant d'années. 

 

 

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 "—J'ai si souvent cherché à fuir moi aussi... Comme toi... Amilcar aussi...

 

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 ...
 
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"—Et voilà où nous en sommes!
Et voulant faire un tour sur elle même, sans doute pour donner du volume à son propos, elle s'affalait par-terre.
Philomène accourrait, la redressait. Juste le temps de reprendre ses esprits, la tête dans les mains, et elle la repoussait violemment, avec cette cruauté qui caractérisait si bien leur relation.
 
 
Elle s'était plue ensuite à se filmer dans des poses alanguies, à la limite du sordide. Gédéon, médusé, n'osait pas même jeter un oeil en direction de Philomène, toujours debout contre la porte. Il réalisait  que la vieille avait assisté sa maîtresse dans la moindre de ses lubies, sans restriction aucune. La dévotion de Philomène l'avait toujours inquiété. Aujourd'hui elle l'effrayait proprement. 
 
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—Je vais bientôt mourir, Gédéon. Je veux pouvoir compter sur toi pour... Pour le repos de mon âme...
 
Nous avons été tellement malheureux ici... Il faut que tu retrouves Amilcar, por lui raconter.
Ouvrant les bras elle se mettait à pleurer doucement et ânonnait sans cesse:
"mon amour... mon bel amour..."
 
 —Il faut lui dire combien nous avons été punis, oui, peut-être il reviendra?
S'il peut pardonner, peut-être... peut-être qu'il reviendra?
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Elle se griffait la joue violemment, en proie à une extrême frayeur. Et elle restait comme ça, ne disait plus rien.
...
—il faut que tu retrouves Amilcar, je t'en supplie Gédéon.
 
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Mon pauvre Gédéon...
Je suis tellement lasse!
 
 
C'était tout.
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Le téléviseur restait là, suspendu au milieu des ténèbres, crachant un son monotone, absent à lui-même.
Il semblait soudain minuscule.
Et malgré la répugnance qu'il avait éprouvé, Gédéon se sentait soudain désemparé, comme abandonné.