27 octobre 2010
Emile XXII
À la fin du vingtième siècle Villemur demeurait une bourgade industrielle environnée de cultures céréalières qui devait compter avec sa population ouvrière . Si les élections locales étaient l'occasion pour les listes au socialisme modéré de se placer, les échéances nationales voyaient plus souvent fleurir un vote conservateur, point de rencontre entre petits notables et population rurale.
Au début de l'année 1995, le magasin de Jean-pierre Delborn était en émoi. Ici se croisaient, avec les agriculteurs locaux, toutes les sensibilités de droite du canton. Aussi Delborn recevait-il la visite régulière d'élus municipaux et d'ambitieux divers venus consulter en vue des prochaines élections. Jean-Pierre avait été approché à plusieurs reprises par les têtes de liste aux municipales, mais avait toujours décliné leurs offres
Inspiré par un solide bon sens paysan et la circonspection propre au commerçant, il savait où placer ses priorités. La politique avait la particularité à ses yeux d'être un jeu de dupes auquel on risquait constamment d'être pris en défaut. Les caprices de l'opinion ne convenaient pas à sa nature. En outre la position d'élu lui semblait peu conciliable avec les affaires. Les clients aimaient à dégoiser des ragots sur leurs concitoyens. Derrière son comptoir, il entendait tous les avis, toutes les rumeurs courant au sujet de tel ou tel conseiller. Son naturel inquiet préférait un certain repli, l'entassement méticuleux de richesses concrètes à la recherche incessante du respect d'autrui.
L'approche de l'élection présidentielle était l'occasion pour les politiques locaux de marquer les opinions; on choisissait son favori comme on jouait aux courses, avec pour seule stratégie une perpétuelle hésitation. La question du candidat de la droite et les gesticulations de Grand Guignol des deux concurrents occultaient totalement la candidature de Lionel Jospin. Pour Delborn, il était évident que ses clients voteraient comme de coutume pour l'éternel candidat Chirac. Pour la première fois depuis longtemps, la bourgeoisie libérale, balladurienne était l'objet des risées habituellement réservées par les plus rustres aux partis de la gauche.
Quelques malplaisants entretenaient des discussions de fond de magasin avec Giscard, sur la nécessité d'une forte mobilisation à l'extrême droite.
Le calme étouffé des rayonnages bruissait parfois d'une exclamation indignée, seul indice des turbulences politiques du pays dans cet endroit où le caractère du patron avait lentement passé à chaque objet, imposant une sorte de respect silencieux aux habitués.
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12 septembre 2010
Emile XXI
Son exactitude, sa capacité à ne pas s'attarder plus que de raison chez l'un ou l'autre faisaient apprécier Émile, autant que sa discrétion, bien que ce soient là des qualités rarement célébrées chez nos contemporains. On l'oubliait presque derrière sa casquette désuette et sa grosse sacoche, son uniforme inoffensif.
Durant ses années de travail dans la capitale, il s'était épris d'une jeune fille qui l'avait initié aux joies du théâre. L'idylle envolée, lui était resté un singulier amour pour la dramaturgie, qui s'exprimait à travers l'écriture de petites pièces dont Émile destinait la représentation à son usage exclusif. Le seul luxe qu'il s'autorisait consistait en l'achat régulier de fournitures de papeterie. Derrière ses volets clos, à l'abri de ses contemporains, il s'ingéniait à façonner des marionnettes de papier qui étaient les acteurs des ses oeuvres.

L'écriture et la mise en scène occupaient tous ses loisirs, et si en son for intérieur il rêvait à de grandes représentations, jamais il ne se risquait à envoyer ses manuscrits ni même à les communiquer à quelque personne que ce soit. Aussi, le temps aidant, son isolement grandit au point que ses écrits avaient la truculence de ces productions qui doivent plus à une créativité brute qu'à l'art lui-même. Le caractère reclus de son activité aggravait son air ahuri lorsqu'il devait sortir pour quelque course ou à la recherche d'inspiration parmi ses concitoyens.
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01 juillet 2010
Emile XX
Martine, l'ainée Delborn, était une femme de petite taille, à la silhouette ronde. Il arrive parfois que les caractères se transmettent par delà les générations. Aussi Martine présentait-elle un visage poupin, véritable union des traits forts de sa mère et de ceux, évanescents, de sa grand-mère paternelle. Si l'on ne prêtait que rarement attention à son physique insignifiant, son regard en revanche ne cessait d'interroger. Dans son oeil, la rêverie propre à son aïeule et la robustesse de ses parents s'étaient assemblées de la plus étrange des manières, qui lui donnait l'aspect d'une bienveillance figée, un écarquillement que l'on retrouve habituellement chez les hallucinés.
Elle avait été une enfant sage puis une fille discrète, sans histoire. À l'âge de vingt ans, enceinte des oeuvres d'un garçon épicier, elle quitta le domicile parental pour s'établir dans un appartement près de l'usine Brusson. Elle ne se maria pas, et malgré les visites régulières de son amant, elle éleva seule son enfant, qu'elle avait prénommé Cyril. Martine n'était pas fille à se plaindre ni à quémander, mais ses parents restèrent longtemps inquiets de sa situation. Aussi les Delborn furent satisfaits à la longue de constater qu'elle menait une vie raisonnable, n'était le caractère licencieux de sa situation matrimoniale.
Le fils, Émile, avait pour ainsi dire suivi sa soeur pour le caractère indolent. Il portait les traits arrondis propres à sa famille même s'il n'était pas bâti aussi solidement que son père. Déjà chez lui apparaissait la finesse que substitue la vie bourgeoise des générations à la rugosité des ascendances paysannes. D'une nature soumise, il avait suivi les instructions de ses professeurs jusquà réussir son baccalauréat. Puis il avait passé avec succès le concours des postes et avait travaillé en tant que facteur à Paris durant quelques années, avant de revenir s'installer à Villemur, n'ayant nul autre endroit que son village d'enfance où s'établir. Il était d'un abord réservé et ne parlait que rarement aux usagers sur sa tournée, arborant simplement un sourire neutre; la bourgade eut vite fait de le juger faible d'esprit. Il vivait dans un appartement minuscule rue de Thémines, dans l'ancien quartier populaire. Il ne faisait jamais d'histoires, ne sortait pas non plus avec les jeunes célibataires de sa génération, reclus pour ainsi dire dans une sort d'existence dépeuplée.
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10 avril 2010
Emile XIX
À l'âge de soixante cinq ans, Jean-Pierre Delborn arborait un physique de blaireau craintif et routinier. Sur son visage massif aux traits fuyants, de gros sourcils broussailleux venaient supporter un front bas, tiré vers l'avant par un nez oblong. Sa carrure d'ours s'était avec le temps affaissée, et comme chez beaucoup de vieux commerçants, les manches de sa blouse élimée lui couvraient presque entièrement les mains. Enfant pendant la guerre, il s'imaginait aujourd'hui l'avoir vécue, et se sentait une communauté de destin avec certains anciens résistants de ses clients. La complicité qu'il entretenait avec les vieux du coin tenait en quelques mots échangés de manière sporadique durant l'année. À l'approche du printemps cependant, une certaine effervescence régnait au magasin, et Jean-Pierre était de toutes les discussions. Il ne séjournait dans sa demeure que le temps de quelques repas par semaine, et partageait le reste de son temps entre le bureau et l'entrepôt de son magasin. Éliane n'avait jamais émis aucun reproche. À voir sa constitution robuste , on eût préjugé qu'elle était destinée à porter plus que ses deux seuls enfants. Elle leur consacra le temps nécessaire à les éduquer. L'argent ne manqua jamais durant cette période, et cependant l'instruction des rejetons Delborn fut cause de nombreux soucis.
L'aînée, qui alliait la vigueur physique de sa mère à une mollesse psychologique peu commune, ne dépassa pas le collège, et l'on avait du lui trouver un apprentissage grâce aux relations de son père. Plus tard, lorsqu'il devint évident qu'elle ne ferait rien de mieux qu'une simple manutentionnaire, Delborn usa encore de sa position pour la faire embaucher chez les Brusson.
L'idée s'enracina fortement dans le ménage que la scolarité n'était rien d'autre qu'une source d'ennuis et de dépenses outrancièrement inutiles. Aussi, lorsque Émile, le cadet entra au lycée, il fut établi qu'une fois bachelier, il devrait quitter les études et subvenir à ses propres besoins.
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20 mars 2010
Emile XVIII
Les petites villes de province moins que les autres ont la mémoire courte. Le moindre fait divers y est un fait historique, les généalogies y sont tenues avec rigueur. François Giscard n'eut pas à travailler dur pour remettre au goût du jour les commérages au sujet du fils Delborn.
Lui, honnête et droit, découvrait au bistrot la manière ignoble dont sa femme avait été dépossédée par un frère ennemi. Il partait en guerre, enfourchait des montures chimériques, faisait beaucoup de scandale.

En quelques semaines seulement, les bruits les plus divers étaient revenus aux oreilles de Delborn. Rien ne l'alarmait comme le qu'en-dira-t-on. Sa nature discrète s'en offusquait et sa prudence forgée durant de longues années aux affaires lui inspirait des effrois sans nom. Son intelligence fruste n'eut pas à se tourmenter longtemps pour décider de la conduite à tenir. En homme retors, il pénétrait facilement les mouvements de la rumeur; aussi décida-t-il d'acheter la paix qui ne lui serait jamais offerte.
Il rencontra donc Giscard pour lui proposer un arrangement. Celui-ci serait son employé au magasin, en contrepartie de quoi il cesserait d'évoquer la famille Delborn à tort et à travers.
François se rua sur l'occasion. Delborn se liait les poings, il ne pourrait plus revenir en arrière quelle que soit l'attitude de son beau-frère. Il trouvait là la place qu'il convoitait depuis son retour du service.
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12 janvier 2010
Emile XVII
Giscard ne s'étonna que peu de découvrir de quelle manière Jean-Pierre Delborn avait manoeuvré pour entrer seul en possession de l'affaire familiale. Le mariage célébré, il prit le parti d'éviter toute allusion à cette affaire. Les jeunes mariés s'installèrent chez Gisèle sans qui Bénédicte ne savait pas subsister. Bientôt, la vieille dame finit de perdre la raison. François fut alors en position de gérer les finances, et il mena grand train chez les bistrotiers de Villemur, ce qui suffit en quelques années à mettre le ménage en difficulté. Les ardoises commencèrent à se multiplier, et Giscard n'ayant pas un sou vaillant dépensait en vantardise toute l'ardeur qui lui restait.
La mort de Gisèle fut l'occasion pour lui de confronter Delborn. L'aîné de la défunte n'avait pas daigné prendre en charge l'organisation des obsèques ; il était resté étranger à l'évènement. François arriva chez le notaire Bénédicte à son bras, affectant une retenue de circonstance. Pourtant, dès qu'il fut question de partage, il rua dans les brancards, s'indignant de la spoliation dont avait été victime sa compagne.
Jean-Pierre ne s'attendait pas à un tel remue-ménage. Il fit néanmoins la preuve de son autorité.
"Croyez-vous, dit le marchand en feignant de ne pas s'irriter, être en mesure de discuter cette affaire qui a été arrangée en famille il y a longtemps? Me faire ce genre d'histoires aujourd'hui! C'est terriblement déplacé de votre part."
François s'était vaguement préparé à devoir compter avec un peu de résistance . Il prit patience le temps de l'enterrement et accourut dès le lendemain chez Delborn, plein d'une noble colère, afin d'exiger de ce fils ingrat qu'il assume les frais engagés pour l'inhumation de sa propre mère. Delborn céda en partie sur ce premier point. Ce que voyant, Giscard sut qu'il pourrait obtenir plus.
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11 décembre 2009
Emile XVI
D'un naturel paresseux secondé par une rouerie agile, Giscard, sitôt rentré de l'armée, chercha le moyen de se placer. Sa famille, vivant de paysannerie, accueillit avec soulagement son retour comme celui d'une paire de bras supplémentaire. Mais plutôt que du soin des travaux agraires, il prit celui de s'acheter avec ses maigres économies une chemise neuve, avec laquelle il allait faire l'important en ville à la première occasion. Les jours de marché, il buvait le pécule que lui confiait son père, rentrait saoûl, le menaçant du poing lorsque celui-ci lui adressait des reproches.
Au village il prenait part à toutes les conversations et montrait un goût particulier pour les racontars qu'il retenait, mettait en relation les uns aux autres, se formant ainsi une image bien à lui des rapports humains dans la petite communauté. Il vint par la force des choses à entendre les histoires qui couraient autour des Delborn, dont la fille ne lui sembla pas le moins du monde inaccessible. N'étant pas si mal fait de sa personne et s'imaginant fin connaisseur de l'âme féminine, il entreprit de faire la cour à Bénédicte. Il escomptait entrer par ce biais dans la famille et profiter de sa nouvelle condition de bourgeois, se voyait déjà assis à un bureau cossu, administrant avec brio les finances de son épouse.
Il se présenta donc à Bénédicte avec une brusquerie improbable, convaincu de la réussite inévitable de son entreprise. La jeune femme n'eut pas assez d'allant pour lui opposer un refus, ce qui fut compris comme un oui pusillanime.
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26 novembre 2009
Emile XV
Bénédicte Delborn fit une jeune femme frêle, à la beauté diaphane. Sa nature indolente était proverbiale et elle semblait souvent étrangère à son propre devenir. Parvenue à l'âge nubile et jusque tard dans l'âge adulte, elle ne fut que rarement courtisée par des jeunes hommes qui l'estimaient presque trop fragile pour s'adonner aux jeux de la séduction. Cependant, les mieux nés des fils de Villemur louaient entre eux l'alliance de sa beauté et de sa discrétion ; certains allèrent même jusqu'à composer des odes à son visage d'ivoire. Telle une apparition d'un autre âge, on la contemplait sans oser l'approcher. Plus tard, quelques prétendants timorés se heurtèrent à sa totale absence de malice, ne parvenant pas à la faire entrer dans leurs vues en matière de mariage.
Gisèle restait indifférente à ces sujets, se contentant de vivre aux côtés de sa fille dans une routine immuable. L'esprit tranquille, elle occupait désormais ce temps interminable qui va de la maturité à la vieillesse avec volupté, trouvant là l'exacte impression de vivre ce pour quoi elle avait été engendrée.
Tout Villemur s'étonna donc lorsque fut annoncé le mariage de Bénédicte avec un certain François Giscard, un jeune bon à rien tout juste revenu de son service militaire en Algérie, où il avait appris à boire et à tirer au flanc, plus qu'à servir. Sa grande gueule et ses épaules carrées lui avaient permis d'atteindre au grade peu glorieux de caporal, par lequel il se présentait toujours plusieurs années après son service. À son retour de la guerre, il parlait avec une telle fatuité et montrait un tempérament si autoritaire qu'il fut rapidement connu sous le nom de Capo. Sa haute silhouette ventrue arpentait les bistrots à la manière d'un soldat en campagne, le menton haut et les pommettes empourprées, la peau distendue par l'habitude de l'alcool.
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17 novembre 2009
Emile XIV
Jean-Pierre Delborn n'était pas dévoré par l'ambition. Une fois l'affaire en sa possession, il lui apparut que tous les plaisirs d'une vie bourgeoise lui étaient accessibles. Il ne lui restait qu'à régler son mariage avec une femme de sa condition, qui saurait rester à sa place et profiter des largesses qu'un honnête homme avait à offrir. Lui n'aurait plus qu'à se rendre chaque jour au magasin et à conduire ses affaires avec le concours de cette sagesse qui l'avait emmené jusque là.

Ses aspirations à une vie réglée et à un ménage paisible trouvèrent à s'incarner parmi les membres d'une famille dont le père tenait une boucherie dans le quartier de l'église. Peu enclins à exposer leur réussite, les Feuchot vivaient avec un sens de la retenue tout paysan qui ravissait Jean-Pierre.
Éliane, leur fille cadette était peu convoitée. Sa figure toute en rondeurs portait deux grands yeux inexpressifs, d'un brun tiède qui laissait paraître un naturel ingénu. Elle avait hérité de son père un corps épais, robuste, dont elle aimait faire jouer les muscles lorsqu'elle battait le linge. Ses épaules franches, ses courbes pleines étaient celles d'une femme dynamique. Elle rêvait peu, lisait des romans en passant par dessus les intrigues et les passions sans éprouver la moindre empathie. Sa grâce était celle d'un être qui possède tout ce que son imagination peut concevoir, et qui n'attend rien de concret sinon la promesse d'un destin bienheureux. Il y avait un peu de mépris dans son entourage, pour l'esprit tellement peuple qui animait cette jeune bourgeoise. Mais on la traitait le plus souvent amicalement, et l'on appréciait son naturel débonnaire, si bien que tout le monde se réjouit de son mariage avec Delborn, un paysan à peine dégrossi qui n'irait pas chercher midi à quatorze heures et lui assurerait une existence agréable.
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19 octobre 2009
Emile XIII
Les années aidant, Jean-Pierre se conforta dans l'idée que l'affaire lui revenait de droit. Il en assumait désormais les principales responsabilités. Cependant, tandis qu'il voyait vieillir Anatole, la question de l'héritage prochain le tourmentait. Il ne dormait plus, tant l'idée de devoir partager cette manne qu'il avait tant contribué à entretenir lui crevait le coeur.
Il chercha donc un moyen de se débarrasser de l'ombre portée par la seule existence de sa soeur sur le bien qu'il chérissait plus que tout autre. Il se mit en devoir d'amener Anatole à se rendre à son jugement par des entretiens savamment biaisés. Profitant de l'état de santé déclinant de son père, il lui fit entrevoir les dangers que courait tout patrimoine abandonné à des mains inexpérimentées. Les temps étaient durs, et la conservation des biens exigeait que l'on agisse en dehors de tout sentimentalisme, afin de ne pas risquer le morcellement des richesses si durement acquises. Ces propos trouvèrent en Anatole un écho favorable; son sang, l'histoire de sa fortune, donnaient raison à son fils. Jean-Pierre fit si bien que le vieillard eut l'impression d'avoir été inspiré par sa seule expérience lors qu'il décida de céder son magasin à son aîné avant l'heure.
À l'âge de vingt sept ans, Jean-Pierre Delborn devint propriétaire de l'une des plus florissantes affaires de la ville. Il prit alors le parti de quitter la demeure familiale. Il prit femme et acquit une maison. Il passerait des années sans visiter sa mère et était désormais tout à fait étranger au devenir de Bénédicte. Enfin, il relégua son père à des tâches subalternes dont ce dernier s'acquittait tant bien que mal; perdu dans ses pensées, il ne s'apercevait pas de l'ingratitude que lui témoignait Jean-Pierre. À cette époque, on entendit jaser au sujet de l'irrespect des fils pour leurs pères, on plaignit Anatole de s'être laissé berner de la sorte.
Par la suite, on le vit peu à peu s'effacer de la vie du magasin, se racornir lentement dans un recoin, appuyé sur le manche de son balai. Finalement , plus personne ne se souvint de ce vieillard aussi rabougri que ses ambitions passées, mortes dans l'oeuf. Il mourut dans l'oubli général soixante neuf ans après sa naissance, repensant avec nostalgie à cette ferme qui l'avait vu grandir et où il n'était plus retourné.
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05 octobre 2009
Emile XII
Jean-Pierre grandit en un gaillard aux appétits transmués par la mollesse héritée de sa mère en une nervositée lente et courbée. Il gardait de son ascendance paysanne un tempérament calculateur qui s'exprimait avec de moins en moins de véhémence, préférant arrondir les angles plutôt que de bousculer, ce que certains prenaient pour une sorte de sournoiserie d'apothicaire. Il cultivait l'amour des petits vices auxquels l'enfant bourgeois qu'il était avait droit, et il se préoccupa très tôt des moyens mis à sa disposition pour les satisfaire toujours. Assidu à l'école, il quitta celle-ci dès lors que son instruction lui apparut suffisante à faire de lui un commerçant et un gestionnaire efficace. Il était en outre peiné de devoir laisser la boutique des jours entiers entre les mains de ce père qu'il découvrait amoindri.

Derrière son comptoir, Anatole passait son temps à se faire raconter les dernières nouvelles des campagnes et à rêver de sa ferme, si bien qu'il en négligeait le soin de vendre des broutilles ou de recouvrer les impayés de certains clients. Jean-Pierre, économe, avide de clarté dans les comptes, avait appris l'art de pousser les mauvais payeurs à régler leurs dettes. En paysan conscient à la fois de ses faiblesses et de l'impérieuse nécessité de ne pas dilapider le capital né de son héritage, Anatole laissait faire l'enfant qui prit ainsi pied à pied l'autorité sur son père.
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16 septembre 2009
Emile XI
Delborn regagnait l'estime qu'au fond ses concitoyens ne lui avaient jamais enlevée. Sans doute eut-il fait un politicien, et l'on s'attendait à le voir siéger au conseil municipal, lorsqu'il subit une attaque cardiaque. Bien qu'il n'en mourut pas, il perdit beaucoup de son allant à la suite de l'accident. On ne le voyait plus en ville que le dimanche, voûté sur une canne devant l'église, en colosse brisé. Il ne sortait plus guère de son magasin, où sa voix maintenant basse n'était plus que le lointain écho de celle qu'on lui avait connu. Cerné par les soins de sa femme Gisèle, il sembla passer de l'âge d'homme à celui de vieillard en quelques mois.
La pauvre femme n'ayant eu comme éducation que des jeux de poupées, des manières sophistiquées, là où il aurait été nécessaire de faire preuve de la force de caractère d'une paysanne, ne sut qu'empirer les maux de son mari en l'empêchant de sortir le plus souvent possible, le cloîtrant dans le salon trop chauffé qu'elle avait aménagé en salle de repos. Toutefois, il y eut un second enfant, une fille qui, née dans ces circonstances où le tempérament d'Anatole s'effaçait presque complètement, porta l'empreinte du caractère de Gisèle presque à l'identique. Frêle, dès son plus jeune âge emportée dans de longues méditations mélancoliques, elle poussa à la manière d'une plante qui porte en ses bourgeons tous les caractères de l'arbre adulte.
Jean-Pierre, chez qui la molesse de la mère avait déjà arrondi les emportements du père, resta profondément marqué par ce changement chez l'homme qui l'avait engendré. Toujours il garderait de cette expérience l'attitude voûtée d'un homme qui s'attend à subir à tout instant les assauts du destin. Il se distingua cependant très tôt par ses aptitudes et son goût pour le commerce, on le voyait courir au magasin dès la sortie de l'école. Il ne s'attardait guère à jouer avec les enfants du village, et dès ses douze ans, les traits du plus grand sérieux avaient empreint son visage épais.
L'on vécut dans ce ménage durant quinze ans sous la conduite de Gisèle, toujours plus rêveuse, presque absente à elle-même et à l'attention inexistante, à peine tempérée par les velléités de son mari, qui devint un père caressant, le regard attendri par les niaiseries de ses enfants. Le foyer fut parti à vau-l'eau sans la présence des servantes qui se succédaient sans cesse, toujours mises à la porte pour des broutilles. On lassait, voilà tout.
Le père et son fils ne s'attardaient que peu à considérer cet état de fait, et pensaient constamment à leur affaire, si bien que Jean-Pierre grandit à côté de sa soeur Bénédicte sans être amené à la connaître.
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01 septembre 2009
Emile X

Jean-Pierre Delborn était fils d'un fermier de la plaine de Villematier. Ce patronyme était devenu familier aux gens du village depuis son père Anatole, né en 1900. C'était un homme de grande taille, épais, une force de la nature qui s'était révélée alors qu'il n'était âgé que de seize ans, losque son père décéda d'une défaillance cardiaque. Aîné de sa fratrie, il avait alors porté la ferme familiale à bout de bras, trouvant dans cette occasion le moyen d'épuiser l'énergie qui sourdait de sa nature sanguine. En quelques années, la ferme avait fructifié comme jamais auparavant, et l'on entendait alentours que le jeune Delborn avait de l'or dans les mains.
Par un fait étrange, ce jeune homme si dur à la tâche et taillé dans la pierre était doté d'un tempérament des plus affables, et son élan vers les sociétés humaines ne semblait connaître aucune limite. Aussi, dès sa majorité, on le vit régulièrement à la messe du dimanche en l'église de Villemur, et il ne manquait jamais l'occasion de se rapprocher du bourg, à l'occasion des foires ou des évènements politiques. Très vite reconnu comme un personnage incontournable de la vie locale ; parti intéressant, il s'attacha les petits bourgeois Villemuriens et épousa sans tarder la fille de l'un d'eux.
Ce mariage fut un petit évènement pour les gens de la région, et l'on riait de l'alliance de ce colosse avec cette jeune fille évanescente, à la silhouette frêle. Les premières années, on parla bas, la descendance tardant à venir, et le vernis social d'Anatole tendit à se ternir.
Finalement, comme tout le monde s'y attendait, le jeune couple vint s'installer à Villemur, quittant la ferme dont Anatole conservait une partie. Il entra au milieu de l'entre deux guerres en possession d'un grand magasin place Saint Jean et monta une affaire de fournitures agricoles. À cette époque naquit Jean-Pierre, aîné de leurs deux enfants.
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13 juillet 2009
Emile IX
Villemur est une petite cité millénaire, bâtie à flanc de côteau sur la rive droite du Tarn en amont de Montauban dans la région du frontonnais.
Comme beaucoup de villes de provinces, elle s'enorgueillit de la conservation d'anciens remparts ainsi que de quelques bâtiments médiévaux.
À la fin du dix-neuvième siècle, la famille Brusson installa sa première usine de pâtes alimentaires et très vite annexa la rive gauche de l'agglomération pour étendre ses activités. La présence de cette dynastie a permis durant plus d'un siècle à la bourgade de tenir le rang convoité de cité industrielle. Fiers de travailler à la fabrication des cheveux d'anges, les familles d'ouvriers perpétuèrent la vie des quartiers populaires, tandis qu'autour peu à peu les habitants des bourgades quittaient les campagnes. Un chemin de fer relia ensuite la rive gauche à Montauban puis Toulouse. À la fin du vingtième siècle, la ville comptait quelque cinq mille habitants. Cependant, la perte d'activité des usines avait déjà contraint les sociétés de chemins de fer à fermer des voies qui n'étaient plus rentables. En 1995, les derniers vestiges de cette grandeur passée n'en finissaient pas de s'étioler, et la ville ne devait sa survie qu'à l'usine Labinal. Seules les routes de Montauban au nord-ouest et de Toulouse au sud permettaient les communications.
La ville a conservé de son passé industriel certains quartiers pauvres près de l'église, mais le peuple vit maintenant en majorité dans les grands immeubles construits autour de l'usine de câbles pour l'aéronautique. La division des classes n'est plus aussi concrète qu'autrefois, et les petits notables, commerçants, vivent volontiers dans la cité où ils ont investit les plus riches demeures. L'on en voit certains le dimanche parcourir d'un pas lent les ombrages des allées De Gaulle au bord de la rivière tandis que les travailleurs assis aux terrasses des cafés les saluent respectueusement. Ainsi mêlés à la population, ils peuvent profiter de cette vision plongeante qui les place avantageusement en position d'observateurs et d'objets de considération. Parmi les bourgeois, les médecins et pharmaciens goûtent particulièrement ce style de vie et tiennent le haut du pavé, un peu à l'écart des autres.
Parmi les commerces sis près des quartiers populaires, certains n'ont que peu de rapports avec les activités de la cité. Il en est ainsi du magasin qui vit l'essort d'une famille dont le patriarche, Jean-Paul Delborn, eut une descendance au destin curieux.
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07 juillet 2009
Emile VIII
Ils quittèrent le pont et empruntèrent un chemin qui descendait sur leur droite en bordant quelques maisonnettes, puis s'enfonçait sous l'ombre épaisse des grands arbres en direction de la rivière. Au bout de ce chemin autrefois, l'on découvrait une petit île fluviale à laquelle on accédait par un gué. Aujourd'hui ensablé, le petit bras du cours d'eau a disparu, et la bande de terre a rejoint la berge. Il y demeure cependant un fossé peu profond où l'eau stagne aux saisons les plus humides. Là, faisant face à la chaussée , s'étend après les derniers grands peupliers une plage de sable et de terre Que les lumières de la cité parviennent à éclairer.
Sarah avait pour habitude d'emmener son ami en ce lieu où elle affirmait avoir éprouvé tant de jours heureux sans jamais se résoudre à ne les évoquer que par allusions. Ils avaient parcouru le chemin sans prêter la moindre attention aux ténèbre autour d'eux, comme en songe. La jeune femme n'avait plus peur, Cyril contemplait la rivière d'un air de Nicodème. Derrière son oeil borné se tramaient d'interminables tapisseries aux motifs ineptes. La chaussée dont ils s'étaient rapprochés emplissait la nuit de son ronronnement continu. Sarah prenait la main de son compagnon, puis se dérobait lui tournant le dos, baissait enfin la tête, tourmentée. Cyril trop absorbé ne remarquait pas les agaceries de son amie.
Elle soupira, puis prit le visage pâle et velouté entre ses mains.
"J'ai quelque chose à te demander" lui dit-elle enfin.
Cyril, tiré de ses chimères écoutait, plein d'espoir, comme un animal avide de goûter les joies d'un printemps qui s'annonce.
"Je t'ai déjà parlé de cet homme qui me fournit habituellement. Tu sais que ce n'est pas un tendre. J'ai très peur de lui, Cyril."
Il ne discernait pas les détours où elle tentait de l'emmener, tentait de la rassurer gauchement.
"C'est que je lui dois de l'argent, beaucoup d'argent"
Cyril sembla se ressaisir, et lui demanda, le visage soudain soucieux:
"Je peux peut-être t'aider? De combien as-tu besoin?"
"C'est qu'il devient menaçant, j'ai besoin de le rembourser au plus vite" répondit-elle en s'approchant. Puis elle posa pour la première fois sa tête sur la poitrine du jeune homme. La gorge serrée, il se sentit alors l'âme d'un aventurier.
"Combien?" répéta-t-il d'un ton décidé.
"Six mille francs."
Il sentit ses jambes se dérober et son pouls s'accéléra. Comment avait-elle pu accumuler une telle dette? Pourquoi n'avait-elle pas parlé avant de ses problèmes, qui auraient pu être résolus avant de devenir aussi dramatiques?
Elle ne répondait pas, et si maintenant Cyril concevait confusément que des trames complexes régissaient l'existence de sa camarade, bien plus que ce qu'elle daignait avouer, il était tout de même résolu à tout faire pour l'aider. Tant son amour pour elle était dévoué, il reprenait courage sans avoir le moindre indice de la conduite à tenir. L'eau devant eux lui semblait couler noire maintenant, et lorsqu'il risqua un regard en direction de cet endroit sous le pont où ils s'étaient rejoints, il crut distinguer, menaçante, la gueule ouverte d'un monstre gigantesque. Les anciens locaux voyaient parfois de tels dragons qui prenaient quelque repos sur le bord des fleuves, couchés sur leurs trésors.
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28 juin 2009
Emile VII
Les deux jeunes gens marchaient lentement. La nuit était blafarde, éclairée par une lune entourée de brumes fines. Sur le bitume du pont où l'humidité reflétait les faibles lueurs des lampadaires, il ne passait plus personne que le couple qu'ils formaient. Sans se parler, ils étaient pris des mêmes transports, entendaient leurs coeurs battre à l'unisson. Devant eux, ils distinguaient les mêmes dangers dans les ombres qui se profilaient au bout du pont. Sarah, devant, ralentissait son pas félin à mesure qu'elle avançait sous l'éclairage pâle d'un réverbère. Loin en dessous, le Tarn s'écoulait, d'un noir d'encre, dans un silence troublant. À peine entendait-on le tumulte étouffé de la chaussée, plusieurs centaines de mètres en amont.
Quand elle n'y tint plus, Sarah se tourna vers son camarade. Frissonnant, elle lui demanda:
"Tu restes avec moi, c'est sûr?"
Cyril s'approcha d'elle et lui prit la main.
"Je resterai toute la nuit si tu veux."
Leurs deux sensibilités cheminaient ensemble, et sous l'emprise des stupéfiants leurs motivations divergeantes n'avaient plus de réelle importance. Leurs volontés s'estompaient, laissant la place libre aux seules émotions. L'espoir et la crainte s'exprimaient en un même tremblement. Le froid les enveloppait, il titubaient et leurs mains se perdaient souvent. L'ombre portée sur l'asphalte ressemblait à un animal monstrueux et pathétique, une bête à l'agonie en quête de repos éternel.
"Où veux-tu aller?" demanda Cyril;
Sarah regardait dans l'ombre, elle laissa échapper un soupir.
"Je veux descendre au bord de l'eau" répondit-elle enfin.

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08 juin 2009
Emile VI
"Tu me fatigues ce soir" rétorqua Cyril. Et il se tut.
Après un silence:
"Qu'est-ce que tu as apporté au juste?"
Sarah l'avait écouté distraitement, tout en fouillant dans un sachet.
"J'ai rencontré ce type, à Toulouse, et regarde ce qu'il m'a filé" dit-elle.
Dans sa main elle tenait un petit comprimé blanc. Cyril ne savait pas au juste ce qu'il en était. Il ne trouva rien à dire. La petite place désertée reprit son air lugubre. Sarah ne jouait plus.
"Tiens!" dit-elle simplement.
"ça s'appelle de l'extasy... c'est démentiel, tu vas voir!"
Sur le pont on entendit une automobile passer lentement. Le faisceau de ses phares n'éclairait pas les deux jeunes gens en contrebas, qui demeuraient immobiles et silencieux. Sarah était maintenant assise à côté de Cyril, ils ne se touchaient pas. Les liens qui les unissaient avaient l'étrange particularité de les tenir à distance l'un de l'autre. Ni baisers, ni étreintes ne venaient établir la réalité de la tendresse qu'ils éprouvaient.
Sarah était enveloppée dans un caban de feutre brun qui lui descendait jusqu'aux genoux. Elle cachait ses mains dans les poches de ce dernier et enfouissait son visage dans le col relevé d'où s'élevait parfois un nuage de vapeur ou de fumée. On ne voyait de sa tête que le bonnet qui couvrait sa chevelure noire. Certaines filles portent encore sur la tête ce genre de couvre-chef qui leur donne un faux air de garçon prépubère.
Quand elle eut assez chaud, sa tête émergea hors du manteau. Son visage pâle se détachait sur les ombres que jetaient ses cheveux. Malgré son jeune âge, elle avait tout d'une femme. Son charme résidait dans ces trais fins mais déjà affirmés, ignorant les rondeurs et les dérobades propres à trahir l'innocence des jouvencelles.
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01 juin 2009
Emile V
Il était vêtu tout de noir, hormis une vieille chemise de lin dont le col dépassait de son blouson de cuir. Sa chevelure, épaisse et bouclée, s'élevait vigoureusement au dessus du front sur lequel elle était planté, jetant par moments des éclats anthracite. La lune apparaissait maintenant, éclairant le visage terne du jeune homme. Il jouait sans entrain avec le briquet qu'il tenait dans la main, l'allumait pour passer ses doigts au dessus de la flamme vacillante, l'éteignait et le pressait sur sa paume pour en éprouver la châleur. Il était absorbé dans quelque rêverie quand du haut du pont lui parvint une voix étouffée.
"Cyril, c'est toi?"
Il se mit debout brusquement, et d'un geste vif sa main déposa le briquet au fond de sa poche. Comme il ne répondait toujours pas, la voix se répéta, agacée.
"Oui, c'est moi, répondit-il enfin d'une voix faible et basse, vaguement essoufflée... Attends, j'arrive"
Mais il n'avait pas eu le temps de bouger que la jeune fille avait sauté sur le gravier, avec une aisance de danseuse. Elle se redressa et lui lança un sourire superbe. À la charge d'orgueil dont elle faisait montre après sa petite prouesse, on devinait qu'elle n'était pas coutumière de ce genre d'acrobaties. Mais, pour une obscure raison, elle tenait à en imposer à son camarade. C'est pourquoi au lieu de le saluer d'une manière convenue, elle approcha son visage de celui de Cyril au point que leurs deux nez se touchèrent presque.
Quand elle eut repris sa respiration, elle lui demanda
"Bonsoir, beau brun, je ne t'ai pas trop fait attendre?"
Puis se recula en pouffant. Cyril ne rit pas ; de toute évidence, il se languissait. Il se rassit sur le muret et laissa ses jambes se balancer doucement. Il posait sur la demoiselle gracile un regard amer.
"Tu as apporté ce que tu avais promis?" parvint-il seulement à dire quelques instants plus tard.
La jeune fille continuait à plaisanter : "Sarah a tout ce qu'il te faut" dit-elle en roulant les "r" à la manière d'une soviétique d'opérette. Elle s'était redressée dans une pause proche du garde-à -vous.
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25 mai 2009
Emile IV
Le garçon avait un air gracieux, presque fragile. Le duvet qui ornait ses joues rebondies, quelques comédons autour de son nez révélaient sa jeunesse. Il n'avait pas dix huit ans, et son âge lui conférait une beauté précaire. Le visage oblong ressemblait à une pierre polie par le ressac. Il y avait si peu de proéminences sur cette tête lisse que soutenait un menton rond, qu'il aurait été presque impossible d'imaginer à quoi elle ressemblerait plus tard. Les mollesses de ses traits indiquaient combien peu il était enclin aux froncements. Tout était enfance sur ce visage, jusqu'à la moue que ses lèvres charnues s'amusaient à mimer sans raison. Il était de ces êtres tièdes chez qui une nervosité excessive tient lieu de vigueur.
Il scrutait maintenant le ciel où la brume se dissipait, la tête rejetée en arrière, les jambes pendant le long du muret. C'était un enfant mince, aux membres allongés. Ses mains encore fines avaient des épaisseurs aux jointures qui laissaient deviner l'apprenti tout juste embauché. Elles n'étaient pas encore larges comme elles le deviendraient, mais on pouvait y déceler la naissance de ces forces que le routine ouvrière façonne.
À sa façon de se tenir assis, à ses membres, plus souvent alanguis que tendus, il semblait une nature indolente; mais l'avidité de son regard et la brusquerie des gestes que le moindre bruit déclenchait venaient contrarier cette impression. Seul au milieu de la nuit, son inquiétude perpétuelle s'exprimait sans doute plus qu'ailleurs et, dans certaines attitudes, il ne ressemblait plus exactement au petit homme qui était descendu là. Il avait des manières d'animal vorace, aux abois, prêt à briser la fine enveloppe de civilisation qui le contenait encore. L'éducation sommaire qu'il avait reçu ne suffisait assurément pas à contrarier ce penchant, déjà proche de prendre un ascendant néfaste sur lui. Pauvre hère, condamné à rechercher un assouvissement immédiat, tenaillé par une soif furieuse qui ne connaissait pas son objet. Aussi ceux et celles qui le côtoyaient devaient-ils percevoir une vague dangerosité enveloppant cet être d'apparence si frêle.
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14 mai 2009
Emile III

Le soir, perdue sous les ombres du pont, la cavité disparaît parmi les égouts et les basses-fosses oubliées de la ville. À peine aperçoit-on, à la lueur des lampadaires, la courbe oblique de l'antique rempart se dessinant sur les ténèbres de la berge.
Le 17 mars 1995, remontant rapidement l'avenue du cimetière depuis la rue de la Bataille, un adolescent se dirigeait vers le pont. C'était une nuit de fin d'hiver embrumée ; les lumières jaunâtres des réverbères s'étalaient sur l'asphalte en d'interminables flaques luisantes. Le jeune homme s'arrêta sur le trottoir et posa ses mains sur la barrière qui le bordait. Il regarda à droite et à gauche, l'air inquiet. Du côté de la ville, les éclairages flous dansaient au gré du vent, donnant parfois l'impression d'être traversés par des masses humaines. Du côté du Tarn, à quelques mètres, un grand peuplier bourgeonnant faisait entendre son agitation intermittente. Il surplombait l'ancienne place, partiellement découverte en cet endroit sur une vingtaine de mètres. Avec le muret de pierre d'un côté et la construction de béton de l'autre, elle ressemblait à une pataugeoire vide, pointue, s'élargissant sous le pont. Le gravier humide qui la garnissait avait de petites lueurs de pierres précieuses.
Le garçon ne s'attarda pas à examiner la place. Il jaugea la hauteur qui l'en séparait et d'un coup de reins nerveux, il sauta la barrière. En bas, retenant son souffle, il écouta les bruits autour de lui ; tout semblait calme, personne à cette heure n'aurait remarqué sa présence.
Sous le pont, au fond, la bouche obscure le troublait. Il avança lentement sur le gravier, le dos voûté dans l'attente d'une attaque improbable. En approchant de l'abri, son pas avait un bruit de mâchoire brisant des os. Il semblait agité, peu à son aise en ce lieu sinistre. Il scruta longuement le fond des ténèbres, attendant peut-être que surgisse une bête ou une ombre. Rien. Dans un soupir, le jeune homme s'écarta vers le muret. La pierre ici était solide, aussi lisse qu'aux temps où elle servait d'appui aux promeneurs du dimanche. Il s'y assit, ouvrit la fermeture éclair de son blouson. De là où il était, il voyait à la fois la caverne et , en haut, le trottoir d'où il était descendu. Semblant se détendre un peu, il fouilla dans sa poche droite et en tira une blague de plastique. À l'intérieur, il y avait un paquet de feuilles et du tabac blond. Il façonna lentement une fine cigarette qu'il alluma à l'aide d'un petit briquet rose. Là haut, un lampadaire dispensait tant bien que mal sa lumière à la nuit, éclairant à peine le visage caché par la main qui s'en écartait seulement de temps à autre pour retirer sa cigarette de la bouche. Un nuage gris voilait alors la figure juvénile, puis se dissipait mollement.
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03 mai 2009
Emile II

Depuis le temps que l'on passe sur le pont, la ville a oublié l'ancienne physionomie du lieu et abandonné le souvenir du parvis. Réduit à sa fonction de soutien du pont, il a traversé la fin de siècle intact, à l'abri sous son chapeau de béton, entre les piles et les murs qui donnent l'impression d'une gueule ouverte, partiellement édentée. L'accès en est interdit par l'épaisse barrière métallique qui longe le pont, mais il suffit de peu d'agilité pour la franchir.
C'est l'un des lieu de prédilection de tous les laissés pour compte du bourg. Quand le mendiant, le toxicomane ne sait plus ou aller pour être un peu tranquille, il vient se réfugier ici, avec quelques guenilles qu'il dispose dans les recoins pour passer la nuit. Aussi la place est-elle toujours plus ou moins occupée. Dans la journée, parfois, une bande de collégiens vient se terrer là, espérant ne pas se faire remarquer pendant les heures de cours. Les riverains, s'ils ignorent ce qui se trame réellement là-dessous, ne doutent pas que cette tanière maudite est habitée par des puissances dont ils préfèrent ne rien savoir. Régulièrement, lorsque l'hiver est passé, un fourgon bariolé stationne sous les marronniers du nouveau parking. Les plus folles rumeurs courent au sujet de l'étrange femme qui y loge. De temps à autre, un enfant à bicyclette, un piéton qui passe par là manquent de heurter le trottoir, le regard happé par l'aspect de la bohémienne en promenade, les pieds nus sur le bitume, sa longue robe rapiécée tombant juste au dessus des bracelets qu'elle porte aux chevilles. Son talon marque le pas, et en frappant le sol il fait tinter une clochette dont on ne saurait dire si elle est accrochée dans la broussaille de sa chevelure ou quelque part dans le chaos de son habit.
La place brûlée par le soleil d'été qui servait autrefois de promenade les jours où il n'y avait pas de service funèbre est ainsi devenue une caverne anguleuse et oubliée de la lumière ou se délitent en secret les tristes destinées de ceux dont on n'a voulu nulle part ailleurs. Au fond de la grotte artificielle suinte continuellement une eau anthracite ; on ne sait si elle émane des profondeurs du cimetière ou si elle est une résurgence de la rivière qui tente de se frayer un chemin à travers le dédale des constructions humaines. Au sol, le gravier butte sur quelque dalle de béton ; des inscriptions ordurières tracées à l'aérosol noir ornent les poutres grises dans les ténèbres huileuses de l'antre.
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26 avril 2009
Emile I
Lorsqu'on entre à Villemur par la route de Varennes, située au nord du bourg, on suit l'avenue traçant une ligne droite entre le cimetière municipal et le Tarn, judicieusement baptisée Avenue du cimetière. À hauteur de l'entrée du lieu sacré, elle est comme envahie par l'accès au grand viaduc de béton qui relie entre elles les deux berges de la rivière. De ce côté ci de la ville, on accède au pont par une voie en pente qui se détache de l'avenue et trace une perpendiculaire avec ce qui constitue proprement le tablier de l'ouvrage. Ainsi, l'immense structure forme un T posé de manière plus ou moins élégante devant le fronton du cimetière. De loin, ce morceau de route semble avoir été brisé net et soulevé comme sous l'effet d'une force tellurique.
En ce lieu précis se tenait autrefois le parvis du cimetière, élargissement de l'avenue devant la façade de briques rouges ornée de la devise In te Domine speravi. De nos jours, cette sentence gravée dans la pierre se trouve à hauteur des yeux des automobilistes qui viennent de l'autre rive . Le parvis se situait au commencement des anciens remparts qui protégeaient la cité aussi bien des assauts du fleuve que de ceux d'agresseurs. Certains vieux de Villemur, en 1995, se souvenaient encore avoir vu là les convois funèbres porter en terre d'illustres défunts, politiciens ou industriels, qui avaient lié leur destin à celui de la ville. Après guerre, on avait manqué de place, et le cimetière avait repoussé ses limites vers le nord. Seule la partie la plus ancienne conservait les ornements d'un mur de briquettes et de quelques conifères aux ombrages gras.
Au milieu des Trente Glorieuses, la municipalité décida qu'il serait avantageux de déplacer l'entrée du lieu de sépulture, afin de suivre l'éloignement des concessions. Les allées s'élargirent, les véhicules de services pouvaient désormais circuler. En face de la nouvelle entrée, on remblaya la berge et quelques bittes prolongèrent symboliquement l'ancienne fortification. Le tableau fut complété par quatre marronniers alignés au bord de la route. La messe était dite; on pouvait envisager la construction du pont moderne dont toute la région rêvait.
L'on s'affaira à planter deux immenses piliers traversant la surface du cours d'eau. Les provinciaux ont le sens_ union d'avarice et de délicatesse—de la conservation. Ainsi on ne détruisit pas l'ancien parvis, mais on posa dessus une manière de chapeau qui devait servir d'ancrage au pont. L'on jeta ensuite le tablier, y ajoutant deux maigres trottoirs ornés d'une barrière de métal et de quelques lampadaires. L'affaire dura plusieurs mois, le temps de devenir le sujet de conversation incontournable dans le pays. Il y eut les pour et les contre, ici l'on raillait le modernisme inconscient qui défigurait le paysage, avec ses perspectives bouchées; on ne verrait plus la façade du cimetière, ni les berges de la rivière, si pittoresque en cet endroit, avec sa petite île. Là, on dénonçait un immobilisme à tout crin qui finirait par empêcher de vivre la région tout entière. Car la nécessité de circuler conditionnerait le développement futur de la ville. Tout était là: on traverserait.
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01 mars 2009
Charles XVI
Quoi qu'il fasse, il retournait toujours au collège. Même les week-ends étaient envahis de devoirs, et souvent ils se finissaient tard. Une fois sur deux, il réalisait en arrivant en cours qu'il avait compris l'exercice tout de travers. Il faisait mine de ne pas avoir fait son travail. Valait mieux être fainéant qu'imbécile.
Il n'y avait qu'en sport qu'il était tranquille de ce côté-là. Pas besoin de réfléchir, il suffisait de faire ce qu'on lui disait. Il n'était pas bon avec un ballon entre les mains, mais il ne dérangeait pas le jeu. Certains étaient trop gros ou avaient trop de boutons, et ils dégoûtaient les autres élèves. La composition des équipes était comme une guerre des nerfs entre les deux capitaines qui choisissaient les derniers joueurs avec une attention très particulière. "Non! si on prend Pascal, on est foutus!" Il n'était pas rare d'entendre un truc du genre.
Charles passait inaperçu. Il avait un peu honte de sa tenue qu'il traînait depuis la sixième; il ne voulait pas trop se déshabiller dans le vestiaire et gardait souvent son short sous son pantalon après le cours. Parfois une fille le bousculait pendant un match et le traitait de nain ou de mauviette. Mais il aimait bien marcher jusqu'au gymnase, sortir un peu.

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18 février 2009
Charles XV
Un Samedi, Sébastien était passé le prendre. Il n'était plus au collège, Charles n'avait aucune idée de ce qu'il faisait maintenant, à part lui coller aux basques de temps en temps. Ils avaient traversé le pont neuf avec des cannes à pêche. Au bord du Tarn, Sébastien avait sorti de sa poche une boîte d'asticots.
—Je les garde au frigo, comme ça ils peuvent rester hyper longtemps dans la boite sans mourir.
Charles n'osait pas imaginer ce que contenait d'autre le frigo de Sébastien.
Il fallait enfiler l'hameçon à travers un asticot de manière à ce que le poisson s'accroche en fermant la bouche. L'asticot gigotait, il avait deux petits yeux noirs. Charles grimaçait. Il empala la première bestiole.
—Jette ta ligne!

Le bouchon ne tardait pas à plonger. S'en suivait une bordée de jurons. Sébastien se ruait sur la canne et tirait en l'insultant. Charles devait s'écarter pour ne pas être jeté à l'eau. Une fois le poisson sorti, Sébastien l'approchait de son visage, pendu au bout de sa ligne. C'était comme s'il voyait au travers.
—Putain, encore un poisson chat! y'a que ça dans c'te putain de rivière!
Avec un petit bâton, il avait décroché le poisson. Puis il l'avait jeté par terre, piétiné. Il bougeait encore. Sébastien avait ramassé une grosse pierre et lui avait balancé peut pêtre cinquante fois sur sur la tête. On ne voyait plus où s'arrêtait le poisson et où commençait la terre. Sébastien baissa sa braguette et pissa dessus.
Ses cheveux gras lui collaient aux joues, il était tout rouge et riait fort. Charles le trouvait plutôt cool. Il ressemblait à Huckleberry fynn.
Ils avaient passé la journé à tuer d'autres poissons. Une bonne vingtaine en tout.
Quand Charles rentra, sa mère n'était pas là. Le week-end avait parfois du bon.
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07 février 2009
Charles XIV
Il avait fumé pour la première fois dans les toilettes, sous le préau. En sortant du cours de musique, il était tombé sur deux gars en train de craquer des allumettes. Le premier l'avait menacé de lui éclater la tête contre le lavabo, l'autre lui avait proposé de tirer sur sa clope. C'était bizarre, il aimait bien.
Quelque temps après, un cinquième s'était fait attraper au même endroit. C'était pas une bonne planque, les pions passaient tout le temps. Il y en avait qui fumaient derrière les bâtiments, du côté des salles de bio, mais les agents de service traînaient pas loin. Même s'ils fermaient souvent les yeux, fallait pas trop abuser.
Charles achetait ses paquets de Marlboro à la station service près de l'école primaire. Il lui avait suffi la première fois de dire que c'était pour sa mère, on ne lui posait plus de question.
Le jeudi, après manger, c'était Camille la pionne qui surveillait du côté du portail. On ne savait pas si elle était stupide ou si elle le faisait exprès, elle passait son temps à discuter avec trois ou quatre filles qui gloussaient comme des dindes. Quand elle avait le dos tourné, quelques malins en profitaient pour sauter par dessus le portail. Charles était souvent avec eux. Ce n'étaient pas vraiment des copains, mais comme il avait le cran de les suivre, ils le respectaient d'une certaine manière. Dans les rues du lotissement à côté du collège, on était tranquille. À quatorze heures, ils se glissaient parmi les externes pour rentrer. Parfois, un pion un peu soupçonneux les regardait de travers:
—T'étais pas censé manger ici, toi?
Il s'agissait alors de soutenir le regard.
—Non, jamais le jeudi!
Il laissait tomber. Il préférait sûrement ne pas en savoir plus, ça aurait fait vilain pour la collègue.
De l'autre côté de la rue, il y avait le Leclerc, et le grand jeu c'était d'aller y traîner entre midi et deux. Il y en avait qui planquaient des sacs de bonbons dans le Bombers, d'autres avaient fait un trou dans la paroi en fer, au fond du magasin, et y glissaient de petits trucs, comme des règles ou des gommes. Le petit jeu s'était calmé quand ils avaient attrapé Frédéric, un mardi. Ce couillon s'était fait prendre avec un paquet de capotes dans la poche. ça avait fait du bruit. Il avait eu droit à tout. Retenu dans le bureau du patron, les parents, les gendarmes. Après, on avait réuni tout le monde dans la cour, devant le préau.

Au fond, on voyait Frédéric, assez grand et l'air emmerdé, encadré par le directeur et un autre gars en costard. Le bruit courait que c'était le patron du supermarché. Autour des élèves, les pions et les profs causaient, faisaient des plaisanteries. Les élèves avaient l'air de prendre ça plus au sérieux. Derrière Charles, quelqu'un lâcha:
—Paraît même qu'ils vont faire payer une amende à ses parents.
Certaines filles avaient les yeux ronds et le visage blême.
—Ah ouais, reprit un autre en ricanant, ça craint!
Le silence se fit, on jouait des coudes et on tendait le cou pour écouter parler le principal, qui fit un long discours sur la gravité de ce geste, sur cette situation qui ne pouvait plus durer. Certains troisièmes tentaient quelques vannes à la volée, histoire de montrer qu'ils n'étaient pas impressionnés. Mais sans conviction. Ensuite le patron du Leclerc prit la parole et expliqua la loi, fit un peu de morale. Charles sautait d'un pied sur l'autre pour se dégourdir les jambes. On les laissa enfin retourner en classe. Pendant deux jours les récréations furent très calmes. On ne parlait que de Frédéric.
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23 janvier 2009
Charles XIII
Le collège n'était pas très différent du primaire. Charles n'avait pas grandi autant que les autres. Beaucoup d'entre eux faisaient du sport, ou passaient leur temps à se battre. Ils devenaient des durs. Lui, non. On aurait dit qu'il n'était pas prêt à grandir. Et ses dents de lait pourries ne voulaient jamais tomber.
Les profs avaient moins de pouvoir sur eux que les instituteurs, mais ils leur en faisaient souvent baver pendant les cours. En dehors, c'étaient les pions qui prenaient le relais. Toujours à surveiller, certains comme Sophie discutaient avec les élèves pour connaître les derniers ragots. Le collège, en règle générale, Charles le trouvait malsain.
Dans la cour, le gros Cédric faisait la loi. Lui, il savait y faire pour cogner sur les autres; quelques beignes en passant, il n'était jamais pris. Charles y avait droit régulièrement.

Quand il n'avait pas d'argent pour acheter des bonbons à la boulangerie, il passait par le parc pour rentrer. Il ramassait des graviers qu'il jetait aux bestioles. Il visait plutôt bien. Il aimait aussi regarder les couples qui se bécotaient sur les bancs ou derrière les arbres. Il enviait les mecs du collège qui changeaient de fille tout le temps. À force, un de ces mecs l'avait repéré une fois.
Il avait surgit derrière lui, l'avait chopé par le col.
—Eh, tu arrêtes ça maintenant.
Comme il le soulevait du sol, Charles avait eu la trouille. Il était à la limite de se pisser dessus, ne savait pas quoi dire. L'autre l'avait finalement lâché sans le tabasser. Il avait eu de la chance.
Il était rentré chez lui avec une boule coincée dans la gorge. Quand il eut fermé la porte, la boule se décoinça.
Il avait pleuré un peu. Après ça il ne passa plus dans le parc pendant un moment.
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08 janvier 2009
Charles XII
—Tu me dis si je te fais mal.
Il grattait derrière les dents avec une sorte de pointe, ça n'était pas vraiment douloureux. Ce fut assez long. Sur le poste la musique ne changeait pas. Charles s'ennuyait, il avait envie d'avaler sa salive.
Le dentiste tira son masque vers le bas, il n'arrêtait pas de le triturer, comme un collier. Charles se rinça et il retira la lampe.
Assis sur une chaise à roulettes, il avait les coudes sur les genoux et les mains jointes.
—Bon, fit-il. Sa façon de regarder Charles ne lui plut pas.
Il se mit à lui raconter tout un tas d'histoires, son cas était rare, ces dents-là auraient dû tomber depuis longtemps...
"Connard" pensait Charles. Il n'y avait rien à faire, juste une visite de temps en temps pour voir où on en était. Il lui avait prescrit un truc pour bien nettoyer tout ça.
Charles sortit du cabinet et croisa une petite fille avec sa mère. Elle avait un appareil pas possible qui lui sortait de la bouche.
—Ah, Ma chère petite Marie! comment ça va aujourd'hui? La petite ne répondit rien au dentiste, c'était sans doute lui qui lui avait posé l'appareil.
Dehors la rue était calme. Charles s'assit sur un banc, il avait emmené des biscuits dans ses poches qu'il commença à manger. il aimait bien regarder ses pieds se balancer l'un après l'autre et se croiser.
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05 janvier 2009
Charles XI
Au moins, elle ne lui avait pas parlé de ses dents. Elle était élégante. Il était content qu'elle l'ait conduit.
Derrière la porte de verre dépoli, la salle d'attente était pleine de gamins. Leurs mères essayaient de les distraire en leur parlant tout doucement. Charles murmura un bonjour et s'assit sur la chaise libre. Le dentiste ouvrit la porte de son cabinet et serra la main à une petite fille, puis à sa mère. Il était assez vieux. Il n'avait pas de cheveux sur la tête, seulement sur les côtés de grosses touffes frisées. Il y avait des peaux mortes qui se détachaient de son crâne. Charles se rappelait des petits tas de purée sur la tête de Porky. Il prit le Paris Match sur la petite table et fit semblant de lire. Les mamans chuchotaient, on entendait le bruit de la fraise à travers la porte. De temps en temps il y avait un gémissement. Le dentiste ouvrait la porte, il disait au revoir, perdait une grosse pellicule et au suivant.
Charles était plutôt fier d'être venu seul. Certains des autres enfants étaient plus grands que lui, et quand leurs mères le regardaient il se redressait sur la chaise. Il n'avait pas peur. Il n'avait pas besoin de sa mère, ni de personne d'autre.
Ce fut son tour. En entrant, on entendait de la musique qui jouait sur un tout petit poste à piles, sur une étagère. Ce devait être du Mozart, quelque chose comme ça. Le docteur l'installa tout de suite sur le fauteuil. Il avait peur de le salir avec ses chaussures.
—Ouvre la bouche! Il braqua sur Charles sa grosse lampe qui éblouit.
Le temps qu'il rouvre les yeux, le docteur avait enfilé un masque de chirurgien.
Il frémit.
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19 décembre 2008
Charles X
Ce mercredi après-midi, sa mère s'était décidée à l'envoyer chez le dentiste. Elle lui avait laissé un chèque sur la table de la cuisine, et des papiers qu'il devait donner au docteur. Une amie à elle, Madame Planchon, passerait le prendre avec sa voiture. Il y avait pas mal de route pour se rendre à Bessières. À treize heures trente, Mme Planchon avait garé sa vieille Ford dans la rue en bas.

Elle sonna. Elle était grande, portait les cheveux courts.
—Bonjour, je suis Monique.
Elle lui plaisait bien. Il se retint de sourire.
Elle lui ouvrit la portière du passager, c'était la première fois qu'il montait à l'avant d'une voiture. Elle démarra, et cinq minutes après commença à lui poser tout un tas de questions.
—Alors, comment ça se passe à l'école? tu fais du sport? tu ne fais pas trop de bêtises avec les copains?
Charles regardait par la vitre les lotissements qui défilaient, les panneaux. Il ne répondait pas. Le voyage parut durer une éternité. Il n'y avait pas d'auto radio.
Il avait espéré qu'elle l'accompagnerait au moins jusqu'à la salle d'attente. Quand elle arrêta la voiture, elle lui sourit.
Sur la place, il y avait des bancs sous les arbres.
—tu m'attends là quand tu as fini, d'accord?
Charles traversa la rue tout seul.
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10 décembre 2008
Charles IX
À midi moins cinq, on sortait des classes et on se mettait en rang dans la cour. Chaque instituteur appelait ses élèves, on pouvait aller manger. Seulement des fois la comédie durait un long moment. Le directeur, Monsieur Roque, prenait un malin plaisir à retarder l'entrée de sa classe au réfectoire. Un jour sur deux, ses CM1 devaient rester là, à se tenir la main pendant que tous les autres les regardaient par la fenêtre.
À l'intérieur, une vieille dame faisait le tour des tables avec son gros grain de beauté poilu qui coupait l'appétit sur le bras. Elle servait la purée dans des grandes louches. Quand elle entendait ricaner, elle en fouettait l'air. Elle avait toujours un mégot qui pendait de sa bouche, elle faisait la grimace.
Sébastien était encore venu s'asseoir à sa table. Charles avait posé sa fourchette, de toute façon il n'avait pas très faim.
Jean avait commencé en allant chercher une carafe d'eau: —Eh Porky, tu t'es trouvé un petite copine? un autre, plus loin avait ajouté: — Les Porky ça baise les moutons maintenant? Charles n'était pas allé chez le coiffeur depuis longtemps, on aurait dit Mickael Jackson. Il enfonça un doigt dans sa chevelure et commença à entortiller une mêche. Il avait baissé la tête, Porky mangeait comme si de rien n'était. Il souriait presque. Un petit tas de purée tomba sur ses cheveux longs. Charles tourna la tête pour voir d'où ça venait.
—Eh!
Un autre tas vint s'écraser sur leur table. Puis un autre, et puis ce fut comme une pluie épaisse. Charles ne se leva pas. Il détestait ces connards, il détestait encore plus Sébastien. Les autres devaient penser qu'ils étaient pareils tous les deux, mais Charles non. Ils attendaient tous les deux que ça cesse.
Quand ce fut fini, ils n'osèrent pas se regarder en face. Charles se leva, essuya son sweat avec sa serviette et partit aux toilettes. Il passa presque tout le temps de la pause à nettoyer ses cheveux et ses habits, puis à les frotter pour les sécher. Sébastien s'était contenté d'enfiler son blouson par dessus sa chemise. À la fin de la journée, il avait de gros flocons jaunâtres, comme d'immenses pellicules dans les cheveux.
Il rattrapa Charles au portail. Ils marchaient tous les deux en regardant par terre. Après le pont, Sébastien continuait tout droit. Il était déjà loin quand il se retourna:
—Tu fais quoi demain? Mon Père il m'emmène pêcher! tu veux venir?
—Non, je vais chez le dentiste!
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29 novembre 2008
Charles VIII
À l'entrée en CM1, toutes ses dents de devant étaient foutues. Il n'osait plus ouvrir la bouche. Certains garçons puaient de la gueule ou avaient une dent noire, mais ça n'avait rien à voir. L'une après l'autre, elle s'étaient mises à ressembler à d'ignobles petites bêtes, comme des cafards. Sa bouche, c'était comme une pomme pourrie à l'intérieur.
En classe, M. Leportier le prenait pour un débile parce qu'il ne répondait jamais aux questions. ça n'avait pas l'air de vraiment poser problème. Il passait à un autre.
À force, il prenait l'habitude de ne plus parler que rarement. Il passait son temps à entendre les autres. Dans la cour, c'étaient d'interminables flots qui coulaient de la bouche des élèves et qui se superposaient. Certains parlaient même tous seuls.
D'un côté, cette habitude s'était révélée utile. Il ne savait pas comment ça avait démarré, mais quelques unes des filles de sa classe venaient s'asseoir à côté de lui pour parler. Elle lui racontaient leurs histoires, et ça pouvait durer tout le temps de la récréation. Julie aimait Henri, le fils du médecin, mais elle était habillée comme un sac à cause de sa mère qui n'y comprenait rien. Delphine avait son petit frère handicapé qui n'arrêtait pas de lui tirer les cheveux et c'était pour ça qu'elle les portait si courts. Charles les écoutait, il avait l'impression de faire partie de ces histoires. Des fois il faisait passer un mot de Sophie à l'autre Charles en classe.
Un matin, sa mère s'était jetée sur lui au beau milieu de son petit déjeuner, et l'avait attrapé par le col.
—Pourquoi tu fais ça? elle avait crié.
Elle crachait des petits morceaux de brioche pas mâchés. Charles n'avait pas tout de suite compris qu'elle lui parlait de ses dents.
—Regarde-moi quand je te parle, nom d'un chien! elle le secouait tout en lui parlant.
Il commençait à la détester. Il ouvrit la bouche et serra les dents très fort, jusqu'à ce qu'elles lui fassent mal. Il aurait pu les briser. Sa mère se recula, dégoûtée. Elle avait un regard qu'il ne connaissait pas. Elle ne lui parla plus et partit au travail sans finir de manger. Avant de partir à l'école, il était resté dans la salle de bains à regarder ses dents. Au bout d'un moment, elles ne lui parurent pas si sales que ça. Simplement il n'en restait pas grand chose.
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24 novembre 2008
Charles VII
Pendant que les autres gamins perdaient leur temps à se prendre pour Scottie Pippen ou Mugsy Bogues, Charles, lui, était bien plus que ça.
Il aurait pu sauter bien plus haut que n'importe quel joueur de la NBA, contrer n'importe qui, marquer autant de points qu'il lui plairait. Mais ses pouvoirs devaient rester cachés.
Un immeuble prenait feu pendant la nuit, et Charles se pointait, observait, comme un badaud. Et quand il voyait que les pompiers n'arrivaient pas à se dépêtrer de l'incendie, il se faufilait à l'intérieur. Là, sous la fumée, on n'y voyait rien. Mais il était assez rapide, et faisait le tour de tous les appartements, dénichant un petit chien, un bébé... Il les ramenait dehors et remontait, car en haut il restait une fille endormie, que tout le monde avait oublié. À travers les flammes il redescendait, les bras chargés, et la fille se réveillait juste au moment où il la déposait sur le sol. Elle tombait folle amoureuse, mais Charles n'en avait rien à faire, il disparaissait aussitôt.

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13 novembre 2008
Charles VI
Ou alors il lisait. La plupart de ses bandes dessinées étaient de vieilles histoires de Marvel avec la couverture souple, comme celle des revues. Certaines avaient été mangées par des souris. Il les aimait bien. Son oncle Jacques qui les lui avaient données.
Jacques était le frère de sa mère. Un bon à rien elle disait. Il était petit, avait des cheveux très noirs et un petit sourire en coin. Quand il passait à la maison, il ne sonnait pas, il préférait toquer à la porte, et Charles savait tout de suite qui c'était.
La dernière fois, il lui avait ramené un Spider-Man. Il s'était penché vers Charles en ouvrant son long manteau comme s'il avait eu besoin de le cacher. Charles restait debout à le regarder.
"T'as quand même pas fait tout ce chemin juste pour refiler tes merdes au petit, je me trompe ?
Charles tenait sa BD dans ses deux mains, et regardait son oncle.
"Qu'est-ce que tu veux?
—Eh, je viens vous voir, j'ai plus le droit de venir vous voir?
Jacques fit un clin d'oeil à Charles.
Il était parti s'installer devant la fenêtre du salon, et regardait sa nouvelle BD. Les pages sentaient la poussière, et même un peu la moisissure. Il avait du mal à en décoller certaines sans les déchirer. Il aimait bien Spider-Man parce qu'il était fort et en même temps souple, un peu comme une gomme. Et il lui ressemblait un peu.
" T'as besoin d'argent, c'est ça?
—Je suis un peu à sec, c'est pour le loyer...
—C'est encore ta pétasse, je suis sure! elle te pompe tout ton fric et ensuite elle t'envoie pour que je régale!
Il avait ce costume qui le couvrait entièrement. Les X-men, ils ne se cachaient pas le visage, même pas Superman. De quoi il aurait eu l'air dans un costume sans cagoule?
—C'est promis je te les rendrai, dès que possible!
—C'est ça, dégage."
Et l'oncle Jacques disparaissait encore une fois.
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04 novembre 2008
Charles V
Sa mère ne s'en occupait pas vraiment. Toute la journée elle était au travail, le soir elle rentrait tard. Ou elle ne rentrait pas, c'était selon. Il se débrouillait très bien tout seul. Il y avait toujours un paquet de chips dans le placard et des yaourts au frigo.

Les émissions à la télé n'avaient rien d'intéressant, il regardait par la fenêtre les garçons du quartier qui jouaient dehors. Certains étaient dans sa classe. Il n'avait pas envie de les rejoindre. Il était mieux là haut à les regarder.
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24 octobre 2008
Charles IV
L'ennui avec l'école, c'était qu'on ne pouvait pas rester tranquille longtemps.
Un petit gros était venu s'asseoir à côté de lui. Il l'avait déjà vu une ou deux fois se faire emmerder dans la cour. Charles l'évitait le plus souvent. Il avait des cheveux longs et noirs qui brillaient et portait des habits sales. Il sentait mauvais .
" Je m'appelle Sébastien, dit-il
Quand le gros ouvrait la bouche, Charles faisait la grimace tellement ça sentait fort.
Sébastien recula un peu et sortit de sa poche une bille.
"Regarde, tu les connais celles-là?
—Non.
—C'est une planète. c'est mon frère qui me l'a filée. Il l'avait déjà quand il était en CM2 et maintenant il est en troisième!
Charles tendit la main, prit la bille. Il l'examina.
—Elle est en terre cuite, comme une vraie planète, tu vois? Et si on la casse, au milieu il y a une petite bille en fer.
—T'en as déjà cassé une pour voir?
—Non, mais mon frère a dit que...
—On devrait peut-être casser celle-là, fit Charles. Il avait envie de le faire partir.
Sébastien ne sembla pas comprendre. il rangea la bille dans sa poche. Il regardait par terre.
"Tu passes sur le pont pour rentrer, je t'ai déjà vu. Moi aussi j'y passe. Je t'attendrai tout à l'heure.

Sébastien n'arrêtait pas de parler. Charles ne répondait pas. Il marchait devant avec l'odeur de Sébastien qui le suivait. Il se mettait tout le temps la main dans la poche pour se gratter les couilles, et faisait comme si de rien n'était. Mais Charles le voyait, et il savait que tout le monde le voyait. C'était dégoûtant.
Les parents de Sébastien étaient de gros fumeurs et leur maison empestait le tabac. Leur voiture sentait la gitane et leurs fils aussi. Et ils avaient l'air de ne pas le remarquer. C'était vraiment terrible. L'instituteur avait même pris Sébastien à part pour lui parler de ses problèmes d'hygiène. Charles avait entendu dire qu'il ne se lavait jamais et qu'on allait le renvoyer de l'école. Mais ça n'arriva pas.
Comme s'il n'avait pas assez de ses problèmes, il avait fallu que le mec le plus repoussant possible lui colle aux basques.
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17 octobre 2008
Charles III
Une nuit, sa mère n'était pas rentrée. C'est le lendemain qu'il comprit, en se levant tout seul. Elle devait penser qu'il était assez grand pour se débrouiller. Mais il était en retard.
Il avait enfilé un vieux pull et avait couru jusqu'à l'école. Les lanières de son sac lui faisaient mal. Le directeur n'avait pas encore fermé le portail quand il arriva. Juste à temps.
Dans la classe, la laine de son pull commença à le gratter. Il n'avait pas mis de T-shirt et transpirait beaucoup. C'était insupportable. En plus de ça, il devait écouter le charabia de la maîtresse sans broncher. Quand il n'y tint plus, il demanda à aller aux toilettes.
Madame Baudé prit une éternité pour tourner le bracelet de sa montre, regarda l'heure.
" Il ne reste que dix petites minutes! tu vas patienter." dit-elle
Elle avait un sourire forcé. Charles savait bien qu'elle serrait les dents. Sûrement elle aussi voulait aller aux toilettes. Il la détestait.
Durant la récréation, il se cachait parfois des autres derrière le plus grand bâtiment. De là personne ne le voyait.
Il était à se gratter sous le pull quand un camarade fonça sur lui.
"Eh, Ducon, t'as déjà vu un truc comme ça?"
Il tenait un long morceau de plastique qui pendait au bout de sa main.
"C'est une capote mec, c'est pour mettre ta bite quand tu veux baiser avec les gonzesses!"
Charles voyait au fond de la grosse narine de Lionel qui lui parlait de trop près. Il y avait des poils partout.

"T'as jamais vu ça, hein!
—Bien sûr que si!
—Ah!
Il remis sa capote dans la poche. Charles n'arrivait pas à le regarder en face.
"C'est parce que tu t'en sers pour baiser ta mère!"
Il lui aurait sauté dessus pour le tabasser si Lionel ne s'était pas enfui au moment de la sonnerie.
Sa mère, il s'en foutait. Mais il savait que la règle c'était de cogner tous ceux qui la traitaient. Faute de quoi il passerait pour un moins que rien. Mais il n'avait pas envie d'attendre Lionel à la sortie, il était sûr de se faire démolir. Il devrait s'habituer; il commençait à comprendre. Les garçons comme lui, on s'en servait pour taper dessus.
Pendant les cours, il se demandait comment il pourrait un jour remplir un truc aussi gros avec sa bite. Peut-être qu'elle grandirait assez. Pour l'instant, il avait la place d'y mettre l'avant-bras.
En rentrant de l'école, il passa au bureau de tabac acheter un petit réveil.
14:51 Publié dans Villemur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : écriture, littérature, roman
07 octobre 2008
Charles II
Dans la cour, à l'école, il n'y avait pas de secret. Soit on avait des amis, on était grand, soit il valait mieux se tenir à l'écart.
Les filles jouaient à la corde sur le bitume, les garçons au foot sur le gazon.
Les jours de pluie, tout le monde s'agglutinait sous le préau, il fallait se faire une place à coups d'épaules. Charles était sans cesse bousculé. Il étouffait, en attendant la cloche. Il avait une petite montre qui donnait vraiment l'heure, il la regardait sans cesse. Les aiguilles n'avançaient pas.
Au fond, derrière le réfectoire, il y avait une butte de terre, où des cours moyens faisaient des roulades, des sauts. Ils n'avaient pas peur de rentrer chez eux les genoux rapés ou le pantalon tout vert. Pendant ce temps, les instituteurs, on ne savait jamais vraiment où ils étaient. peut-être en train de surveiller de l'intérieur du bâtiment.
Charles, quand il n'était pas assis, traînait le long du grillage. Il regardait les jardins à côté. Il y avait parfois un vieux qui regardait la cour depuis sa fenêtre. Charles le regardait à son tour, le vieux tirait le rideau.
Un matin, un mec de CM2 l'avait abordé. Il montrait la bute:
— Avec les autres, on se disait que t'as pas les couilles de sauter de là haut.
Il y avait quatre ou cinq costauds qui le regardaient, en ricanant.
Charles n'était pas dupe. Ils se cherchaient une tête de turc.
— Alors, tu fais quoi?
Il y alla. Le talus était aussi haut que lui. En bas, ils avaient formé un cercle. Charles regardait un type qui ne lui revenait pas. Il respirait fort et avait des narines comme celles d'un veau ; il leva son poing devant la figure:
— Tu me regarde pas comme ça, sinon...
Une fois en haut, Charles se sentit soudain plus fort. D'instinct il se regroupa, avant de sauter, un pied en avant, droit sur Tête de veau. Le gaillard reçut le pied en pleine poitrine, et recula.
En se relevant, Charles se toucha la cuisse. Elle lui faisait mal. Il attendait, debout. Un des grands le poussa par la tête et le fit tomber.
— Allez, dégage!
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01 octobre 2008
Charles I
Charles n'était pas un dur, ni même un costaud. Quand il se regardait, dans la salle de bain, il n'aimait pas ce qu'il voyait.
À neuf ou dix ans, une de ses dents de devant avait commencé à pourrir. Ce n'était que le début.
Quand elle avait découvert ça, sa mère s'était mise à lui crier dessus. Elle n'était pas là quand il se couchait le soir, elle était sûre qu'il ne se lavait pas "comme il faut". Évidemment, Charles se démenait sur sa dent. Elle, elle ne voyait que le résultat. Rien à faire.
Ils se croisaient au petit déjeuner, elle se mettait en rogne et l'accusait de la laisser pourrir.
— Ta fainéantise te coûtera cher, tu sais! Il est hors de question que je paye pour te faire remplacer cette dent, tu m'entends?
Charles entendait. Il faisait semblant de se sentir coupable, mais il n'en était rien.
Il était le plus souvent seul. ça ne le gênait pas. Il ne faisait pas de sport le samedi, il ne sortait pas souvent. Il se contentait de faire ce qu'on lui demandait sans poser de question, en espérant qu'on le laisse tranquille.

Sa dent le tourmentait. C'était comme si on le pointait du doigt. On l'accusait tout d'un coup, alors qu'il n'avait rien fait. Il aimait être tranquille, et il n'aimait pas que sa mère soit en rogne contre lui. Elle criait souvent, et qu'elle soit tout le temps en colère pour une raison ou une autre, ça ne le regardait pas. Mais là, il devait bien réagir d'une manière ou d'une autre. Alors il la regardait taper du poing sur la table. Sa petite cuiller sursautait dans le bol jaune, il se demandait combien de temps ça durerait.
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29 septembre 2008
Topo
Avant d'entreprendre le feuilleton à venir, un semblant de clarification s'impose. En effet, si ce qui va suivre ressort du pastiche, certaines libertés prises avec le genre méritent d'être mentionnées.
Tout d'abord, pour l'ensemble des grandes parties dont chacune sera consacrée à un auteur voire à un titre en particulier, elles auront en commun de dérouler leurs intrigues au même endroit, à savoir une petite ville, et à la même époque, la fin du XXè siècle. Ainsi, le premier livre concerné, Souvenirs d'un pas grand chose de Charles Bukowski se verra à proprement parler importé.
D'autres libertés plus formelles, comme le fait que je n'ai pas adopté le récit à la première personne pourraient déconcerter.
Il me restait encore beaucoup d'encre, j'ai donc décidé une fois de plus d'illustrer mon propos.
Le feuilleton porte le nom de la ville où il se situe: Villemur.
La première partie s'intitule Charles. Elle comportera une quinzaine de notes.
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18 septembre 2008
Meunier II
Ton moulin, ton moulin va trop vite


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08 septembre 2008
Meunier I
Meunier tu dors, ton moulin, ton moulin va trop vite

Meunier tu dors, ton moulin, ton moulin va trop fort

08:23 Publié dans ritournelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, litterature, roman
07 septembre 2008
Au boulot!
Cette année, une rentrée à l'ancienne, avec à partir du mois d'octobre seulement une série de pastiches un peu particulière...
En attendant, Gédéon attend toujours sa version PDF.
Il me reste pas mal d'encre, de quoi vous faire subir encore quelques unes de mes oeuvres picturales.
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24 août 2008
Capucine II
Dansons la capucine
y'a du paisir chez nous
on pleure chez la voisine

On rit beaucoup chez nous.
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08 juillet 2008
Capucine I
Dansons la capucine
Y a pas de pain chez nous

Y en a chez la voisine
Mais ce n'est pas pour nous

22:37 Publié dans ritournelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, litterature, roman
29 juin 2008
Alouette II
Alouette, gentille alouette,
Alouette, je te plumerai.

Je te plumerai le bec

...

...

16:07 Publié dans ritournelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, litterature, roman
12 juin 2008
Alouette I
Alouette, gentille alouette,
Alouette, je te plumerai.


Et la tête
Et la tête
Alouette
Alouette
Ah!

21:55 Publié dans ritournelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, litterature, roman
11 juin 2008
Ne Manquez pas l'alouette
une chansonette sulfureuse où se mêlent badineries et viande hachée!
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14 mai 2008
Jeanette IV

Et l'on pendouilla Pierre
Tra la la la la la la la la la la la la,
Et l'on pendouilla Pierre,
Et sa Jeanette avec

Et sa Jeanette avec.
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25 avril 2008
Jeanette III
Tu n'auras pas ton Pierre,
Tra la la la la la la la la la la la la,
Tu n'auras pas ton Pierre
Nous le pendouillerons (bis)

Si vous pendouillez Pierre
Tra la la la la la la la la la la la la,
Si vous pendouillez Pierre,
Pendouillez moi z'avec (bis)
21:00 Publié dans ritournelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, litterature, roman
15 avril 2008
Jeanette II
Je ne veux pas d'un prince,
Tra la la la la la la la la la la la la,

Encore moins d'un baron (bis)

Tra la la la la la la la la la la la la,
Je veux mon ami Pierre,
Celui qui est en prison (bis).
21:55 Publié dans ritournelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, litterature, roman
09 avril 2008
Jeanette I
Ne pleure pas, Jeannette,
Tra la la la la la la la la la la la la,

Ne pleure pas, Jeannette,
Nous te marierons (bis)
Avec le fils d'un prince,
Tra la la la la la la la la la la la la,
Avec le fils d'un prince

Ou celui d'un baron (bis)
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01 avril 2008
Fadaises
Une nouvelle rubrique sur le blog "fadaises": les recettes d'Yvon. Aujourd'hui, improvisation autour d'un caviar.
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